La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

UN ETE MEMORABLE

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1972 . J’ai bientôt seize ans et, en bon adolescent , je m’ennuie et pense que la vie qui m’attend est épouvantable. Mes parents veulent que je fasse de bonnes études pour avoir un métier, une famille, des enfants, une situation quoi. Les « bonnes études » me rebutent et j’étudie le moins possible le latin, l’allemand et le grec ancien….

Christian M. , un type de ma classe un peu plus âgé ( il redouble et  j’ai un an d’avance) me passe « Sur la route » de Kérouac. Je le dévore. « Il faut que tu lises ça ». Chez moi, au lieu d’étudier, j’écoute les Stones en boucle et échafaude des plans sur la comète pour ne pas faire mon service militaire. Je réfléchis au meilleur moyen de déserter. On s’échange des tuyaux. Il paraît qu’à Mouscron, on peut passer la frontière sans contrôle. Je suis en plein rêve de voyage et les études me semblent de plus en plus inutiles pour la vie que j’entends mener. Je veux être un beatnick, je veux rencontrer une fille qui m’aimerais, l’aventure à tout prix.

Les Stones passent à Paris. Trente francs le ticket. Mes parents refusent que j’aille voir ce groupe à la réputation sulfureuse. Même eux ont entendu parler d’Altamont et de la consommation de drogue de Keith Richards. J’écoute le concert sur mon transistor au fond de mon lit. Au bahut, j’essaie de me la jouer cool mais j’ai l’air d’un bouffon devant ceux qui sortent avec des filles, ceux qui ont des motos, ceux qui fument des joints, ceux qui font des trucs. J’ai l’impression d’étouffer.

Dehors c’est le grand foutoir des seventies. Musique, patchouli, babas cool et chemins de Katmandou. Passe d’abord ton bac, après on verra. Et merde. Je veux être autre chose qu’un bon élève. Serge Halimi organise des grèves, les gauchos vendent VLR, Rouge, la Gueule ouverte, on se jette sur Actuel pour être branché. Les profs sont là mais peu de monde les écoute. Albert P. joue « Mister Tambourine Man » sur sa gratte et à midi François B. sonorise le foyer du lycée où tout le monde s’entasse à midi au lieu d’aller à la cantine.

Mon prof de maths souffre avec notre classe de « littéraire ». Nous sommes globalement nuls. Un jour il s’énerve : « Vous voulez peut-être que j’apporte ma guitare ? ». Oh oui, ca c’est vraiment une bonne idée ! Et il le fait. C’était une époque improbable où tout était – ou semblait – possible. Mais déjà quelques ombres. Hendrix, Joplin, Morrison… La faucheuse ne chômait pas. Raymond, le prof de math, n’avait que 27 ans et devait s’ennuyer un peu lui aussi. Un beau jour, il discute avec Christian M. car il ne savait pas quoi faire pendant ses vacances. « Et pourquoi t’irais pas en Turquie » glisse Christian qui avait fait le voyage en stop l’année d’avant. L’idée fait son chemin. Raymond a une Renault 12 et se dit que se serait plus sympa à plusieurs. Christian est partant ainsi qu’un autre, Patrick J. Et, allez savoir pourquoi, ils me proposent de me joindre à l’expédition.

A ma grande surprise, mes parents acceptent. Probablement rassurés par la présence d’un professeur. Le 4 juillet 1972 à cinq heures du matin, muni de la somme de quatre cent francs, j’embarque dans la Renault 12 bleue. Le soir même, nous dormons dans un champ quelque part en Italie du Nord. Le lendemain, Raymond, seul à posséder le permis de conduire, roule tout le jour : Yougoslavie, puis frontière bulgare en pleine nuit, traversée de la Bulgarie dans l’obscurité, arrivée à Edirne au petit matin et enfin, vers midi, arrivée à Istanbul la magnifique, la Corne d’Or, Sainte Sophie et un hôtel à routards à deux pas du mythique Pudding Shop.

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Konya, Afyon, Antalya, Marmaris, Rhodes et retour par Athènes où je bataille pour passer un quart d’heure sur l’Acropole ( même si je ne foutais rien en grec ancien je voulais voir ca de mes yeux. Puis le Mont Olympe au loin, re-frontière, Titov Velès, Belgrade et retour jusqu’à Gap où Raymond, épuisé, s’endort au restaurant devant le steak-frites qui l’avait motivé pour rouler non-stop depuis Athènes.
Vingt-huit jours sur la route qui allait changer le cours de ma vie. Le bac c’était vraiment plus mon truc. Avec Christian C. on commençait à réfléchir à un tour de Chine en vélo. Voyage évidemment resté à l’état de projet. Deux ans plus tard, je prenais la route tout seul avec mon sac, en route pour Amsterdam, qui à l’époque était le truc le plus proche de l’idée que je me faisais du septième ciel. Those were the days…..

Et lorsque je vois où nous en sommes aujourd’hui, je sens pointer en moi comme une petite nostalgie de cette époque là.

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SI PAUL EMPLOI M’ETAIT COMPTE….

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Il est question de réformer Paul Emploi et d’en faire un organisme plus performant pour faire baisser l’effrayant chiffre du chômage. Enfin, LES chiffres car entre les diverses catégories on finit par s’y perdre un peu…

Monsieur Lalouze, que nous avions un peu perdu de vue ces derniers temps, a connu Paul Emploi lorsqu’il se nommait ANPE. En ces temps reculés deux entités cohabitaient. ANPE et Assedic ( ta mère). En général les deux organismes n’étaient pas au même endroit, histoire de faciliter les démarches des demandeurs d’emploi. A l’époque, Monsieur Lalouze se souvient que, fraichement licencié d’un emploi, il avait attendu plus de huit mois pour que le montant de ses indemnités journalières soit correctement établi. Il faut reconnaître qu’un règle de trois c’est vachement compliqué à poser… Pour finir, le chef de l’agence Assedic, excédé par les gueulantes de monsieur Lalouze qui depuis des mois tentait d’obtenir un rendez vous avec lui, était enfin sorti de son terrier en demandant ce qui se passait, avait fait entrer monsieur Lalouze dans son bureau où il avait enfin calculé le montant juste en 30 secondes. Lorsque monsieur Lalouze lui fit observer que cela faisait huit mois qu’il se bagarrait aux guichets pour que ce calcul tout simple soit fait, les gars marmonna que « C’était à cause de l’informatique ». Une excuse qui passait encore au début des années 90.

Premier contact assez rugueux donc. Deux décennies plus tard, retour à la case chômage. C’est vachement plus moderne. On est plus demandeur d’emploi, on est candidat. C’est ludique. C’est dématérialisé. Monsieur Lalouze a un identifiant et un mot de passe pour accéder à SON espace personnel. Cela fait cinq ans qu’il dispose de ce pied à terre virtuel où il lui est arrivé de recevoir le compte rendu d’un entretien fictif avec son conseiller, des courriers et surtout les cases où l’on s’actualise tous les mois. Parce que si tout le monde est candidat, tout le monde ne gagne pas. C’est un peu comme la Française des Jeux mais sans les gros lots. La moitié des candidats ne touche pas un rond. Les autres s’actualisent et reçoivent leurs indemnités journalières jusqu’à ce qu’ils arrivent en fin de droits. Le pays des droits de l’homme a quand même ses limites et, si la république aime ses enfants, il y a un moment où elle les laisse plonger parce qu’il ne faut jamais oublier qu’il y a beaucoup plus de chômeurs que de postes à pourvoir. La page d’accueil de Paul Emploi affichait fièrement il y a un an de cela « Plus de 180 000 offres d’emploi ! ». C’est pas mal mais franchement insuffisant pour remettre en selle plusieurs millions de « candidats »…

Alors, comme il n’y a pas assez de travail et qu’il faut bien occuper les candidats, il y a les entretiens avec les conseillers.

( NB : les conseilleurs ne sont pas les payeurs comme dans le Corbeau et le Renard) , les contrôles et, pour les plus chanceux, des ateliers. Les formations pas bidons c’est plus difficile à obtenir, mais les ateliers c’est facile. ça sert pas forcément à grand chose mais ça occupe le chômeur qui a l’impression que l’on s’occupe de lui.

 

Travaille ton « pitch » camarade candidat ! Le nouveau monde est là devant toi…

Monsieur Lalouze a participé à un atelier « rédaction de CV » ( Oui, c’est un bon CV, mais la police de caractères est trop grosse, maintenant la tendance c’est Helvetica en corps 11 grand maximum. Faudrait faire plus aéré, etc… ) . Monsieur Lalouze a entièrement refait son curriculum vitae, tendance et tout et tout. Hélas, le seul truc qu’il ne peut pas changer c’est son âge. Et dans ce doux pays, sur le marché de l’emploi, passé 45 ans on commence à sentir le faisandé, alors Lalouze et ses 60 piges au compteur, vous pensez bien que…. Son conseiller lui a d’ailleurs dit un jour « Bah, ne vous inquiétez pas! Vous au moins vous êtes proche de la retraite… ». C’est vrai mais faut quand même bouffer en attendant d’y arriver. Et pour parvenir à la retraite, monsieur Lalouze doit déjà trouver le moyen de ne pas se noyer dans la Bérézina des fins de droits.

Merci monsieur Paul Emploi de nous aider à ne pas sombrer dans la paresse…

Au début, Monsieur Lalouze a eu droit à un « accompagnement personnalisé » qui consistait en une série de rendez-vous avec des « accompagnateurs » et un programme de « retour à l’emploi ». Avec, bien sûr, des ateliers CV où l’on regarde les polices de caractères, des conseils très pertinents ( « Et Jobi-Joba.com vous êtes inscrit ? » ) . Un beau jour Monsieur Lalouze s’est trouvé devant sa « conseillère » qui l’accueillit ainsi : « Monsieur Lalouze, comment allez vous ? Je suis très contente : je viens de trouver un travail ! ». Pas pour lui, bien sûr. Pour elle. Monsieur Lalouze en déduisit que ce qu’elle était censée faire dans cet organisme privé qui siphonnait les fonds de Paul Emploi pour « accompagner les chômeurs dans leurs démarches », n’était pas considéré par elle comme un travail. Ce en quoi elle n’avait pas tout à fait tort.

Monsieur Lalouze a également été convié à un atelier « pitch ». Animé par une personne se présentant comme cadre travaillant dans le marketing : « Vous êtes une marque ! un produit ! Il faut que vous vous vendiez »…. Monsieur Lalouze se sentit d’un coup comme le baril de lessive que la ménagère veut pas lâcher, comme un petit bout de viande sous plastique perdu au fond du rayon « main d’œuvre en promotion ». Déprimant.

Une seule fois, monsieur Lalouze s’est bien amusé. C’était un atelier. Encore un. Il fallait rédiger une lettre de motivation pour répondre à une petite annonce. Monsieur Lalouze a répondu à l’annonce d’un pape du porno en France qui recherchait un attaché de presse. Dans sa lettre il détaillait son intérêt pour le poste ( je connais très bien vos produits), mettait en avant ses qualités spécifiques pour ce poste ( depuis toujours j’adore élargir le cercle de mes relations… Envie d’être un membre actif au sein de l’équipe, etc…). Une belle bafouille bien cochonne au second degré. Arrive le jour où le « manager » de l’atelier lance le « débriefing » ( ils aiment bien les termes en « ing » dans les ateliers ) . Monsieur Lalouze lit la petite annonce sans que personne ne réagisse au nom de l’entreprise, puis sa lettre de motivation. Il a eu du mal à la lire jusqu’au bout sans se marrer. Et là, réaction de l’animatrice de l’atelier « Mais elle est parfaite cette lettre ! Vous pouvez l’envoyer direct à cette société… ». Monsieur Lalouze se demanda s’il était convenable d’expliquer que la boite en question produisait du porno et qu’il ne se voyait pas trop évoluer dans ce milieu. Et puis, voyant l’air épanoui de l’animatrice, laissa tomber.

Alors, les réformes de Paul Emploi, monsieur Lalouze, un peu goguenard, n’en attend pas grand chose. La seule fois où on lui a proposé un emploi, c’était pour garder un entrepôt à 80 km de son domicile. Dans une zone où le taux de chômage est au taquet. Pourquoi ne pas recruter un gars sur place ? Mystère… Ou alors c’est la ruse ultime pour faire baisser les chiffres du chômage. Proposer à chaque candidat deux ou trois offres pourries afin de pouvoir le rayer des listings s’il n’accepte aucune des ces « propositions raisonnables ». Rigolez pas, c’est peut-être ce qui se passera bientôt.

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NATION-REPUBLIQUE

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C’était un matin ordinaire, un de ces matins où la France d’en bas s’entassait sans le métro pendant qu’au dessus la France d’en haut organisait le chaos. Autrefois, les gueux ramaient dans les galères, de nos jours on galére dans les rames. Et on appelle ca le progrès.
Nous étions presque tous montés à Nation. La plupart des passagers lisait la même presse gratuite obligeamment distribuée à l’entrée du métro par des sous smicards qui n’avaient plus que cela pour bouffer. Toutes ces tronches penchées sur la même prose donnaient un aspect orwellien à la scène. J’avais, moi aussi, pris un exemplaire de « prêt à penser-matin » mais c’était pour le balancer dans la poubelle. C’est important de remettre chaque chose à sa place.

Le mec est grimpé à la station « Rue des Boulets ». On l’a tout de suite remarqué tellement il avait l’air bizarre et pas à l’aise. Il avait tenté de se travestir en pauvre mais sous ses hardes on voyait bien qu’il avait un costard et des pompes qui valaient au moins six à dix mois de nos salaires. Et puis on voyait aussi qu’il n’avait pas l’habitude d’être serré comme ca. Il est resté quelques secondes sans parler, puis il s’est lancé un peu comme on plongerait tout habillé dans un bain froid.

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Dans une gare en toute simplicité avec quelques potes…

« Mesdames, Messieurs, qu’il a dit, je m’excuse de vous déranger sur le chemin de votre travail et je sais que vous êtes déjà beaucoup sollicités – soupirs dans la rame – mais je suis obligé de passer parmi vous afin de faire appel à votre conn…. votre générosité. Je suis un politicien et je serais bientôt sans portefeuille, sans chauffeur, sans appartement de fonction, pour cause d’élections et d’alternance. Ne voulant pas en être réduit à cumuler les mandats ou à détourner les fonds publics comme certains, je vous demande un peu d’aide, une mission, un rapport, une petite commission, un suffrage, un clic sur ma page facebook, enfin tout ce que vous pourrez me donner afin de m’éviter d’être obligé de chercher un emploi et de retomber dans la société civile. Je sais – grâce à mes conseillers en communication – que ce n’est pas toujours facile pour vous, mais vous n’avez jamais rien connu d’autre – et cela risque pas de vous arriver – alors que moi, j’ai goûté au pouvoir, aux ors de la République, aux primes et aux avantages en nature alors, par pitié , je vous en conjure, votez pour moi aux primaires et je m’engage à…. »

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Les prochains bulletins de vote ?

La rame arrivait à République et, sans nous être vraiment concerté, nous l’avons balancé sur le quai à grands coups de pied au cul. C’est déjà assez pénible d’aller bosser, si en plus il faut se coltiner ce genre de gugusses, autant faire la révolution.

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