La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

LA SECONDE MORT DE JIM MORRISON

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L’hiver est là et le ciel gris et le trottoir froid sont ses méchants ambassadeurs. La rue devient plus inhospitalière encore pour ceux qui n’ont pas de toit mais se farde comme une putain avec ses vitrines bien achalandées pour les fêtes, chapons truffés et alcools fins enguirlandés… Sans oublier les boules, bien évidemment.

Et chaque matin en buvant mon café, c’est la même chanson médiatique, un condensé de nouvelles affligeantes, femmes battues, esclaves en Lybie, attentat par ci par là, progression du chômage et de la grande pauvreté, petites phrases assassines des politiciens qui ont envie de se faire remarquer dans le tourbillon de la vie ; et puis les grands bonheurs imposés : les J.O ou le foot pour nous faire avaler les Fumiers Papers qui pendant deux jours feront vibrer la toile avant que l’on ne se passionne pour les derniers ragots balancés comme un os à un chien pour qu’il ne pense plus à mordre.

Chaque matin, je me lève à découvert et, chaque jour, rien qu’en achetant à bouffer je creuse mon trou pour le plus grand bonheur de mon banquier qui peut enfin gagner un peu d’argent avec mon compte courant. Bel agiot, bel agiot, bella ciao.

Chaque matin, je me demande comment tenir bon sans me faire virer du manège. La descente est longue, pas trop raide, mais l’issue est sans équivoque. Du fond de mon trou j’entends un porte parole du gouvernement expliquer doctement, en réagissant aux dernières informations sur les ultra riches et autres multinationales pourries qui planquent leur pognon, qu’« il faut faire la différence entre les optimisations fiscales qui ont une base légale et les infractions. S’il y avait des infractions, évidemment elles seront toutes immédiatement poursuivies ». C’est toujours sympa d’apprendre qu’il y a une « base légale » pour échapper au fisc.

 

Du fond de mon trou bancaire, j’apprends que les chômeurs vont en vacances aux Bahamas et que le président de la République a visité un Restaurant du Cœur entre deux soupers fins à l’Elysée, qu’il existe des gros cons qui abattent des girafes ou des éléphants « pour le sport ». L’humanité est frénétiquement occupée à niquer son environnement qu’il soit social, affectif ou économique. Nos sociétés « modernes » fabriquent à grands renforts de publicités et de conditionnement des crétins psychotiques persuadés d’être meilleur que l’autre, qui n’a pas le bon téléphone portable ni les dernières applications à la con, l’autre qui n’est pas pareil, pas conforme en un mot.

L’hiver est là et je renouvelle ma demande de logement social pour l’année à venir. Petit rituel depuis 2013. Il est précisé qu’à partir de Janvier 2019 je pourrais protester pour délai trop long. J’espère que je verrai l’an 2019, avec ou sans logement social. Je regarde mon compte courant et, saisi d’un vertige, referme aussitôt l’onglet. Mal d’estomac, envie de gerber.
L’hiver est là et l’herbe a disparu. Ca sent le sapin depuis quelques jours. On nous fourgue Noël avec des montagnes de chocolats et des murs de champagne. J’entre dans un magasin pour acheter du lait et je suis accueilli par les Doors en fond sonore. Break on through to the other side. La deuxième mort de ce vieux Jim. Dégouté je ressors sans avoir rien acheté. Je prendrai mon café noir.

Un rayon de soleil dans la tronche. C’est gratuit. Je prends. Retour à la casbah le moral en berne. Nine below zéro et plus encore. Je me souviens des années heureuses du siècle dernier. Devant moi un type paie avec une espèce de montre connectée à son compte en banque et devant le magasin un clochard fait la manche en silence. Je me souviens des amis disparus, des fêtes, des pétards et de la musique. C’était hier. Aujourd’hui c’est Morrison en musique d’ambiance au G20 pour détendre le gogo. Ce n’est pas évident de vieillir et de voir ses rêves d’adolescence tourner au cauchemar technologique.

Heureux les simples d’esprit qui tombent dans tous les pièges à cons, la porte de l’hypermarché leur est grande ouverte. Je me souviens de la route qui filait au loin, des phares qui trouaient la nuit et aujourd’hui je me vois enkysté dans le béton, englué dans la vie… Envie d’envoyer tout balader, envie d’autre chose… Break on through.

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

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