La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

SAINES LECTURES

1 commentaire

Dans mon quartier, on trouve parfois des objets intéressants, abandonnés dans la rue par leurs propriétaires. Hier, en bas de chez moi, quelques livres attirent mon regard. J’en ramasse trois. L’un d’eux, petit format bien pratique pour être empoché, s’avère être un immense bonheur. Je ne connaissais pas Slawomir Mrozek, écrivain polonais pourtant renommé – encore un trou dans ma culture passoire style shadok, mais cette découverte m’enchante. A titre exceptionnel, parce qu’on a pas le droit en principe, mais je peux pas vous priver de ça – achetez le livre tout est bon dedans –  je vous livre ici un texte extrait de cet ouvrage ( Le petit Mrozek illustré – Les Editions Noir sur Blanc – ISBN 2-88250-162-5 ) . Les illustrations sont de Chaval, ce qui ajoute encore à mon plaisir de lecteur. Attention, ce qui suit est, à mon sens, un petit joyau d’écriture. J’en suis jaloux.

REVOLUTION

Dans ma chambre le lit se trouvait ici, l’armoire là, et entre les deux il y avait la table. Jusqu’au jour où j’en eus assez. Je déplaçai le lit pour le mettre là, et l’armoire ici. Pendant un certain temps je sentis couler en moi un courant novateur vivifiant. Mais au bout de quelques jours… l’ennui revint.
J’en tirai la conclusion que la source de cet ennui était la table, ou plutôt sa position immuablement centrale. Je poussai donc la table là, et le lit au milieu. De façon anticonformiste.

Cette deuxième nouveauté me redonna de la vitalité et, tant qu’elle dura, j’acceptai la gêne anticonformiste qu’elle occasionnait. En effet, je ne pouvais plus dormir maintenant le visage tourné vers le mur, ce qui a toujours constitué ma position préférée. Au bout d’un certain temps, néanmoins, la nouveauté cessa d’être nouvelle, et seule subsista la gêne. Dans ces conditions, je poussai le lit ici et l’armoire au milieu.

Cette fois le changement fut radical. En effet, l’armoire au milieu de la chambre, c’était plus que de l’anticonformisme. C’était de l’avant-garde.
Au bout d’un certain temps, néanmoins… Ah ce maudit « certain temps » ! Bref, même l’armoire au milieu de la chambre cessa de me paraître quelque chose de nouveau et d’inhabituel.

Il convenait d’opérer une cassure, de prendre une décision fondamentale. Si, dans le cadre ci-dessus défini, aucun véritable changement n’était possible, il importait de sortir complètement de ce cadre. Dès lors que l’anticonformisme se révélait insuffisant, , dès lors que l’avant-garde ne donnait aucun résultat, il fallait accomplir une révolution.

Je pris la décision de dormir dans l’armoire. Tous ceux qui ont essayé de dormir debout dans une armoire savent qu’avec une telle absence de confort on est absolument assuré de ne pas trouver le sommeil, sans parler de l’exténuation qui s’empare des jambes, et des douleurs dans la colonne vertébrale.

Oui, ce fut la bonne décision. Succès, victoire complète. Car, cette fois ci, même le « certain temps » n’eut aucune prise. Au bout d’un certain temps, en effet, non seulement je ne m’habituai pas à mon changement, c’est à dire que le changement demeura changement, mais au contraire, je ressentis ce changement avec de plus en plus d’acuité, car la douleur allait croissant à mesure que le temps passait.

Tout aurait donc été pour le mieux, n’eut été ma résistance physique, qui s’avéra limitée. Une certaine nuit, je n’y tins plus. Je sortis de l’armoire et m’allongeai sur le lit.

Je dormis trois jours et trois nuits. Après quoi je poussai l’armoire contre le mur, et la table au milieu, car l’armoire au milieu me gênait.

Maintenant le lit se trouve ici, comme avant, l’armoire là, et entre les deux il y a la table. Quand l’ennui me guette, je me remémore l’époque où j’étais révolutionnaire.

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

Une réflexion sur “SAINES LECTURES

  1. Ah! si tous les révolutionnaires étaient ainsi des sages…

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