La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

TU VEUX MA PHOTO ?

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J’ai toujours aimé la photo. Cette façon de bloquer un instant précis en attrapant un petit morceau d’espace-temps m’a toujours fasciné. Enfant, je contemplais longuement les quelques portraits où mes arrière-grands parents fixaient l’objectif d’un air grave. La photo, en ces temps là était affaire sérieuse. Avant cette démocratisation du portrait, seuls les plus riches pouvaient se faire représenter par les peintres ou les sculpteurs. On posait presque pour l’éternité et ces photos là, un peu sépia dans leur cadre ovale, sont toujours au mur chez mon père.

Premiers pas !

En grandissant, j’ai été photographié. Par mes parents, ma grand-mère, ou encore le photographe qui passait tous les ans à l’école, puis au collège et au lycée. De tous ces clichés, il ne reste plus grand chose. Les hasards de la vie en ont fait disparaître beaucoup et il me reste quelques petits tirages aux bordures découpées en zigzag que m’a un jour confié  ma mère. Mes premiers pas, un Noël avec mon frère, une photo où ma mère pose avec la tribu sur un canapé. Fragments de vie familiale. On n’était pas très photo chez nous. C’est souvent ma grand-mère qui opérait lors de ses visites.

On the road – 1978 (?)

Au collège, un type de ma classe faisait de la photo et je lui ai demandé un jour de me tirer le portrait. Quand je regarde le tirage aujourd’hui, je trouve maintenant que mes vêtements étaient moches et que j’avais l’air, à treize ans, d’un gamin un peu joufflu. De plus, ce que j’avais imaginé à l’époque être une pause « cool » me semble maintenant ridicule.

Après le lycée, j’ai pris la route pour fuir ce système qui me semblait mortifère. C’était l’époque qui voulait ca. Post soixantehuitarde et hippisante. Je me rêvais en Kérouac mâtiné de sâdhu le long des autoroutes européennes. Très peu de photos de cette époque un peu folle. J’étais trop dispersé et mes congénères étaient aussi barrés que moi. Des photomatons où je fais l’imbécile et quelques tirages… C’est tout et c’est ainsi. Bizarrement, je pense que c’est pendant ces années d’errance que j’ai pris le temps de regarder les choses. Lorsque l’on est planté pendant deux ou trois heures au bord d’une route, on finit par voir des choses passionnantes dans le gravier et le goudron. Education visuelle peu protocolaire renforcée à l’occasion par l’usage de produits illicites. Ce type de contemplation, parfois un peu hallucinée, ne figure dans aucun manuel scolaire et n’est pas au programme officiel des écoles de photographies.

Mes 20 ans à Capbreton.

Mais on se lasse de tout, même de la liberté d’errer. Vers la fin des années 70, je posai mon sac à dos pour tenter de m’insérer dans la société normale. Je me suis donc un beau jour retrouvé dans un bureau. Un de mes collègues faisait du stock-car et j’en parlai à Alain, un ami qui était dans une agence photo. Intéressé, il m’accompagna sur le circuit et, sans hésiter, me prêta un gros boitier, Nikon ou Canon, pour que je puisse moi aussi faire des photos. Deux jours plus tard, il me donna les négatifs et des planches-contacts. Mes premières photos. Puis je plantai tout pour repartir « on the road » car, à 20 ans, j’avais encore envie de bouger un peu. Maroc, Ibiza, Europe, Angleterre, Rome… Peu de photos mais de beaux souvenirs et un parfum de liberté totale.

Retour en France fin 81. Recherche d’un boulot. Jérôme, un ami, m’obtient un rendez-vous à l’agence Rapho, qui gérait les archives de son défunt père. Je me pointe avec une coupe de cheveux bizarre, des fringues bizarres… Barbara Grosset, contre toute probabilité, me propose un mois à l’essai. Début d’une très belle histoire pour moi. Des photos, il y en a partout ici, dans des boites sur des étagères qui couvrent les murs. Je suis affecté au service noir et blanc. Toute la journée, je tamponne des épreuves d’archives, je range les tirages dans leurs boites. Et bien évidemment je les regarde. Mon regard s’affûte un peu plus chaque jour. Je comprends peu à peu que je suis entré dans un endroit quasiment mythique. Je rencontre des tas de photographes. Des très connus, des moins connus, des qui débutent, des vieux de la vieille… Il régnait là un esprit que je n’ai jamais retrouvé ailleurs. C’était l’âge d’or, dit on aujourd’hui. Mais c’était surtout les personnes qui étaient là qui valaient de l’or. Une réelle convivialité avant que le mot ne soit galvaudé par les marchands de vent… L’agence offrait même le thé aux clients et aux employés tous les jours à cinq heures.

Sept ans plus tard, on me propose le poste de chef du service photo de Terre Sauvage. Je plonge à fond dans l’animalier et la nature. On va chercher les photos partout, en Finlande, aux USA, au Japon. Je vois passer sur ma table lumineuses les originaux des photographes du National Géographic et je flippe à chaque fois qu’ils partent en photogravure. (Le numérique aura au moins fait disparaitre ces angoisses là) . Quelques années à m’épanouir dans la bestialité et puis je repars… Remplacements dans pas mal de service photos. Organisations de prise de vues parfois rock and roll. Faire photographier une très jolie fille en petite tenue sur les marches du palais Brongniart pour l’introduction en bourse d’une marque de sous-vêtements restera un grand souvenir. Un type sort, disparaît et revient avec ses potes. La photographe travaille, vite et bien, et d’un coup dit « Bon on y va… ». Excellent timing. Les employés de la Bourse se mettent à siffler et à tenir des propos… licencieux. Mission accomplie.

Et depuis ma « période Rapho », où Robert Doisneau eut l’extrême gentillesse de me donner un Nikon FE et quelques conseils, je fais des photos. J’ai même connu des petites ventes. et le plaisir de voir mes photos imprimées. Mais j’ai toujours bien du mal à m’affirmer photographe devant ces gens dont c’est le métier. Un bref passage à l’agence VU me permet de faire d’autres belles rencontres photographiques et humaines. Ca se finira un peu en queue de poisson mais c’est la vie.

Après un passage par la case chômage, je retrouve un emploi dans un journal parlant de transport et de tourisme fluvial. Me voilà rédacteur en chef. Je commande, j’écris pas mal, je réécris et je fais beaucoup de photos de bateaux, d’écluses, de canaux et de salons nautiques. Je n’ai pas de budget photo alors j’en fais le plus possible. Des couvertures avec de l’espace pour la titraille et tout et tout. Et même un calendrier. L’aventure se poursuivra pendant neuf ans. Mon record de durée dans un poste…. Je continue à regarder ce qui se passe dans le petit monde de la photographie, les agences qui se prennent le numérique en pleine poire et les tarifs à la baisse… Mais je suis embarqué dans autre chose et vois tout cela un peu en spectateur.

Des pros du calibre de Stanley Greene qui font que je me sens très photographe du dimanche…

Pendant mon temps libre, je continue à photographier. En noir et blanc, en couleur, en argentique et puis en numérique. Il faut que je photographie sinon il me manque quelque chose. Mais j’ai toujours autant de mal à m’affirmer – ou me prétendre –  photographe. J’ai côtoyé de trop près une bonne partie du gratin de la profession. Des gens absolument époustouflants. Bourrés de talents. Alors, je fais des photos, mais ca ne va pas plus loin. Je me contente de picorer des instants. A la sauvette… Et puis j’aime pas me définir. J’aime pas les étiquettes. Surtout en ce qui me concerne. Ce rapport étrange avec la photo dure depuis plus de trente ans. Sur le fil…. Envie de…. et puis, non. Plutôt laisser la place à ceux qui ont vraiment la rage et faire son petit bonhomme de chemin en pensant à ceux que l’on a connu, ceux que l’on rencontre, les grands anciens et la nouvelle génération…. Rester en marge comme d’hab’. Indéterminé jusqu’au bout mais curieux de tout. L’oeil ouvert sur le monde et ses habitants.

Et là, arrivé à 60 ans, de nouveau sans boulot, j’ai envie de démarrer « mes » sixties. Alors j’accroche quelques photos noir et blanc dans un café-restaurant pas loin de chez moi. Un ami m’aide pour l’affiche, un autre pour financer… On est pas grand chose sans ses potes. Le jour J approche. Et vous savez quoi ? Je suis heureux ET mort de trouille.

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

3 réflexions sur “TU VEUX MA PHOTO ?

  1. Sympa! un photographe qui ne vit pas qu’à travers son objectif! (on s’en doutait)… Nul doute qu’apprendre à « voir des choses passionnantes dans le gravier et le goudron » font partie du processus d’un certain type d’artistes*… subtile chimie : ceux-ci nous permettent de voir plus loin, et 1 peu de leur âme en prime, ce qui ne se produit pas chez un artiste impulsif qui mitraille en mode continu et trie ensuite. Si l’impulsif-automatique nous bouleverse par son sens aigu de l’observation de tout ce qui nous obsède-travaille-révolte et crève nos yeux : ce qui nous touche véritablement sont ses sujets – et c’est pas rien, je l’admets. C’est un bon reporter. 2 approches donc -dont personne n’a rien à foutre à part moi qui y mets cette échelle de valeur.
    Et, malheur! Que les tirages rapportent gros ou pas, c’est l’affaire, non de la manière de faire, mais du jeu de loto qu’est la vie… contrairement à tt ce qu’on ns a rabaché à l’école… comme quoi l’école buissonnière et regarder la fourmi te grimper sur les pieds a du bon!
    je récapitule : vous êtes les 2 à la fois Ricardo! et M…. pour le vernissage!

    *les artistes-actifs que j’oppose aux méditatifs

    • Doisneau disait qu’il n’était pas un artiste mais un artisan. J’aime bien cette idée, digne du « correspondant de paix » qu’il était, comme l’avait défini Jacques Prévert, un autre sacré bonhomme…

  2. si un artisan fait germer en nous des fleurs extraordinaires ce n’est plus un artisan! Féérie : c’est totalement subjectif! (et je m’méfie des formules pleines d’humilité venant d’un artiste quel qu’il soit!) (et peut-être que le terme Beaux-Arts devraient s’appliquer aux Artisans)… ach! on n’en finit plus sur ces sujets impalpables…
    et re-M…. pour le jour R!

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