La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

PROPOS IMPERTINENTS

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9782842056971-tAu hasard de mes lectures je suis tombé sur ce petit livre : « Propos impertinents » (1906-1914) de Alain, ce grand monsieur un peu oublié de nos jours. Celui là même qui, professeur de khâgne ( il eut comme élèves Simone Weil, Julien Gracq et Georges Canguilhem) déclarait en chaire que « Quiconque n’est pas anarchiste à seize ans, n’a plus à trente ans assez d’énergie pour faire un capitaine des pompiers ». Evidemment cela me parle, cela me plait. Il tint pendant des décennies des chroniques dans des journaux, et ce à titre bénévole, juste pour éveiller les consciences. On est très loin des petits penseurs télégéniques actuels et cette lecture est des plus toniques. De plus ces propos restent d’une actualité troublante. Par delà les époques historiques, le vieux fond de la nature humaine n’a pas beaucoup changé depuis les temps les plus reculés. On est civilisé jusqu’au moment où l’on a faim. Bertold Brecht l’a exprimé en une formule indépassable : « D’abord manger, ensuite vient la morale ».

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L’avenir : devenir un légume fibreux !

Sur cette morale, Alain apporte un bel éclairage :
« La morale c’est bon pour les riches ! Je le dis sans rire. Une vie pauvre est serrée par les événements ; je n’y vois ni arbitraire, ni choix, ni délibération. Certaines vertus sont imposées ; d’autres sont impossibles. Aussi je hais ces bons conseils que le bienfaiteur donne aux misérables. (…) Il faut de l’ordre et de la prévoyance ; parbleu, oui : qui en doute ? Mais il en est de ces vertus comme des profits ; elles ne peuvent se greffer que sur un premier capital. Comment voulez vous que la sagesse se soutienne quand elle se bat tous les jours avec des soucis qui renaissent tous les jours comme la tête de l’hydre ? La prévoyance sans sécurité, comprenez vous cela ? Concevez vous ce regard toujours porté sur un avenir noir ? Non ; c’est un cercle d’où l’on peut sortir… ».

Tout cela date d’un autre siècle où l’on prenait le temps de réfléchir, d’analyser, de penser avant de passer à l’action. De nos jours, le primat c’est la vitesse. On paie à prix d’or des cerveaux brillants qui pondent des algorithmes pour faire tourner encore plus vite l’argent fantôme d’une place boursière à une autre ( le charme discret du « shadow banking » ), où encore de cerner « en temps réel » les supposés besoins d’une population qui sera ainsi bombardée de messages « ciblés » leur vantant pêle-mêle des vêtements, des mutuelles forcement avantageuses, des « services » et des applications presse boutons.

On en est à évoquer un projet de train Paris-New-York. Un train pour traverser un océan ? Oui monsieur dans un tube où l’on fera le vide, ce qui permettra de relier les deux continents encore plus vite qu’en avion. L’intérêt du machin m’échappe, je dois l’avouer. Nous sommes dans une contradiction absolue où, d’un côté, on nous vante les bienfaits de la communication et du mouvement alors que dans le même temps, on ferme nos frontières aux miséreux et les plus zélés des policiers s’autorisent à confisquer les couvertures de ceux qui dorment dehors en plein hiver.On nous fourgue un Paris-Dakar qui ne part pas de France et n’arrive pas au Sénégal. Ne venez pas pleurer ensuite sur le faible niveau des gamins en géographie.

La machine à crétiniser les masses tourne à fond. Je ne parle pas de l’enseignement, cible préférée des imbéciles démagos, mais de ce mascaret de « séries » dont on nous vante la qualité, ces applications qui rendent fainéants et demeurés, bref, tout un bazar de trucs pas frais, voire avariés, qui pourrissent les cerveaux. Après le fast food, voici venir le fast-thinking; et le partage, qui au départ était une belle notion, se réduit à un pauvre « clic » sur l’écran.

Tout ceci orchestré par de pompeux abrutis imbus d’eux-mêmes qui, forts d’un MBA quelconque, nous vomissent de minables théories sur le management alors qu’ils ne sont pas foutus de faire cuire un œuf à la coque. J’ai ce rêve récurrent d’une gigantesque panne de réseau qui obligerait les cerveaux à fonctionner sans aide extérieure, qui mettrait à genoux ces petits marquis vendeurs de foutaises virtuelles. Ce blog disparaitrait lui aussi et l’on pourrait commencer à échanger des idées dans la vie réelle. Remettons les pendules à l’heure. Relevons la tête et pensons par nous même au lieu de recracher les « éléments de langage » prédigérés qu’on nous met sous le nez.
Je terminerai par une autre citation de Alain , tirée d’une lettre : « Si on renonce à la révolte, on tombe dans la niaiserie ». Nous y sommes jusqu’au cou.

 

http://www.fayard.fr/propos-impertinents-1906-1914-9782842056971

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

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