La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

DANIEL ET LES COCONS

4 Commentaires

Dimanche. J’ai travaillé au musée jusqu’à 18 heures et puis je suis rentré chez moi. Ce matin, en allant au boulot, je suis tombé, comme d’habitude pourrait on hélas dire, sur un cocon au métro Chatelet. Un de ces cocons qui se multiplient, entourés de sacs plastique bourrés d’on ne sait trop quoi. Dans le cocon, un humain qui tente de dormir entre deux de ces bancs spécialement étudiés pour que l’on ne puisse pas s’y étendre. L’urbanisme moderne recèle quelques belles vacheries. Je suis passé devant le cocon, j’ai pris ma correspondance et je suis arrivé au musée rempli de belles choses.

dscf3237

Paris -Dimanche matin -Novembre 2016

Juste avant de rentrer chez moi, j’ai acheté du pain. Dans la boutique, derrière moi, un petit bonhomme mal fagoté et un peu hirsute s’est avancé, a regardé les gâteaux puis est ressorti et s’est planté sur le trottoir où il avait posé tous ses sacs en plastique. J’achète mon pain et un sablé, je ressors et donne le sablé avec le reste de monnaie au bonhomme qui entame la conversation. Il a envie de parler, là, sous la pluie et je ne me sens pas d’humeur à me tailler comme un péteux.

dscf3249

Métro Châtelet – Novembre 2016

Il dit s’appeler Daniel, né en 1951. Un bonhomme de 66 ans dans la rue avec ses sacs. Il ponctue presque toutes ses phrases d’un « tu me crois, tu me crois ? ». Oui Daniel je te crois. Et ca m’enrage de voir que tu es là tout seul dans cette rue froide et humide. Il me demande si je peux lui acheter « une grande bouteille ». Une bouteille de quoi ? D’Orangina, dit-il avec une petite étincelle. Il aime l’Orangina, ce qui est assez rare dans sa situation. « T’as déjà voyagé » demande Daniel. Ben oui. Il pose des questions, Daniel. Il a envie de taper une petite discussion. Et puis d’un coup, il me demande si je peux appeler le 115 pour lui. OK Daniel. « Mais tu vas vraiment le faire, hein ? Parce que des fois, y’en a qui disent qu’ils vont le faire et puis ils le font pas ». Je vais le faire, Daniel, c’est promis. Mais il faut que je rentre chez moi, ma famille m’attend. Par contre, toi, tu ne bouges pas d’ici, promis. Il dit que oui, il ne bougera pas. Et puis si j’avais un pantalon ca serait pas de refus. OK Daniel, on va voir ce que l’on peut faire, mais maintenant je dois partir. On se donne rendez-vous demain à midi devant la boulangerie.

Je file chez moi et compose le 115. Pendant 20mn on me dit de rappeler plus tard, toutes nos lignes sont occupées. Il doit y avoir beaucoup de Daniel dans les rues ce dimanche soir. Petite recherche sur internet pour voir s’il existe d’autres solutions. http://www.paris.fr /personnes-en-situation-de-précarité/lieux d’acceuil : « Quelle que soit votre situation, ne restez jamais exposé au froid. En cas d’urgence, appelez le 115 ou prenez contact avec un travailleur social. » Ce qui ne nous avance guère dans le cas présent.
Enfin, je tombe sur une autre bande annonce qui me dit  : « surtout ne raccrochez pas, dans quelques minutes un permanencier va prendre votre appel. Votre temps d’attente est estimé à 12mn. »  Trente minutes plus tard, j’ai enfin un interlocuteur à qui je donne le signalement de Daniel et son emplacement. « C’est en face d’une boulangerie, me dit il, je la vois sur Google Map ». Je confirme. Daniel est devant la boulangerie.

metro-pauvrete-copie

Metro parisien -21ème siècle

Il est maintenant presque 19h40. Je fourre dans un sac une couverture, un poncho, un pantalon, un pull, rajoute deux mandarines et retourne devant la boulangerie afin de prévenir Daniel. Ceci dit, le résultat est assez mitigé. Mon interlocuteur m’a expliqué que ce soir comme il y avait peu de signalements (je n’ose pas imaginer la durée d’attente lorsqu’il y en a beaucoup), le 115 allait passer. Mais les navettes de maraude démarrent vers 21h30 depuis le 94, il faut donc attendre encore deux bonnes heures. De plus, les places d’hébergement étant peu nombreuses, mon interlocuteur n’est pas en mesure de me garantir que Daniel dormira au chaud cette nuit. On me promet qu’il aura au minimum une boisson chaude et des gens à l’écoute. Peut-être un hébergement.

Je ne mets pas du tout en cause le grand dévouement des gens qui travaillent au 115, mais j’ai l’impression qu’ils font ce qu’ils peuvent avec les moyens du bord, c’est à dire pas grand chose. Devant la boulangerie, plus de Daniel. Le boulanger me dit qu’il lui a donné à manger et qu’il est parti « par là », qu’il doit être sur la place devant la mairie. Me voici à la recherche de Daniel avec mon sac plastique. Rue Marcadet, rue truc, rue machin, je crapahute mais rien, personne. Il s’est évaporé. Je passe devant des cafés avec des gens qui rient en terrasse, des restaurants avec des gens qui mangent, des types qui trainent… Mais pas de Daniel.
Au bout de trois quarts d’heure, je me dis que je suis en train de chercher une aiguille dans une botte de foin et je repasse chez le boulanger pour lui demander s’il a déjà vu Daniel dans le coin. « Non, c’est un nouveau ». Nous sommes tous les deux silencieusement tristes. Je retourne à la maison avec mon sac plastique. J’espère bien que Daniel sera au rendez-vous demain à midi. Mais il y a également de grandes chances pour qu’il n’y soit pas. La rue est souffrance, elle détruit ceux qui n’ont qu’elle pour vivre. Je n’en veux pas à Daniel, lui qui a même eu la gentillesse de me demander si ca allait pour moi.

Mais combien de Daniel errent sous la pluie dans la nuit froide ? Combien de temps Daniel tiendra avec ses sacs plastique alors que l’hiver approche ?
Je suis là au chaud comme un couillon. Aux infos on parle du premier tour des primaires de la droite mais moi je pense à Daniel et aux cocons dans le métro et j’ai la rage.

Publicités

Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

4 réflexions sur “DANIEL ET LES COCONS

  1. Je te serre la pince pour Daniel.

    Faut lire entre les lignes la lettre de François Fillon aux assos caritatives. Si le fils de notaire devient le prochain président, tous les Daniel n’ont pas fini d’en chier.

  2. A Paris XVII il m’était arrivé la même chose avec une femme, toute pâle, étendue sur le dos, sur le trottoir… les gens passaient à côté d’elle sans moufter. J’ai essayé de lui parler, elle était incapable de parler. J’ai donc appelé le 115 de la cabine à 20 m. Même chose : « veuillez patienter… etc. » Sans résultat, encombrée de mes sacs de victuaille, je me suis dit que je ferais mieux de repérer l’adresse et d’appeler les Urgences ou le 115 depuis chez moi. J’ai fini par opter pour le 115 et j’ai eu qqn, après de longs moments d’attente… même réponse que pour toi. « Oh, ça doit être une habituée »…. moi « oui, mais elle est complètement diaphane et semble à moitié inconsciente »… réponse « elle a peut-être bu… allez lui parler ». Moi « je suis chez moi car depuis la cabine, impossible d’attendre que vous me répondiez… donc loin d’elle »… « bon, on va essayer de passer plus tard » (c’était la journée… ils ont dû attendre une maraude du soir. Le lendemain, la dame n’était plus là.

    • Mon bonhomme était en bonne condition physique et plutôt cohérent. Je ne sais pas ce qu’il est devenu. Il n’est pas repassé au rendez vous de midi. J’ai encore un peu brassé dans le quartier mais sans résultat. Enfin, si, j’ai filé une petite couverture à un type qui dormait dans sa veste sur un banc… Mondo cane. 😦

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s