La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

NUIT DEBOUT (UN PEU) MOU DU GENOU ?

3 Commentaires

Je dois être trop vieux, trop anar, trop désabusé pour croire que Nuit Debout puisse changer le cours des choses. Pourtant, j’aimerais vraiment que pas mal de trucs changent radicalement dans le monde.

Des heures passées là-bas, place de la République, je reviens pour le moins dubitatif. Si le mode d’action, occupation temporaire d’un espace au cœur de la ville est innovant – et encore ce n’est pas la première fois que des lieux sont occupés – les discours le sont moins. On sent se dessiner de belles lignes de fracture entre les tenants d’une lutte politique contre le capital et d’autres, plutôt partant pour parler de décroissance, tant il est vrai que le productivisme, qu’il soit de gauche ou de droite, est une notion périmée, voire dangereuse, face aux périls engendrés par le consumérisme débridé que l’on nous fourgue sous prétexte de progrès ou de bonheur . Fonte des glaciers, blanchiment de la grande barrière de corail, empoisonnement des sols, désertification, disparition d’espèces animales et végétales, fabrication de déchets plus ou moins malsains que l’on se propose d’enterrer pour ne plus les voir en sont les aspects les plus visibles.

voyanteFace à ces problèmes, l’assemblée générale, avec son temps de parole limité à deux minutes ( on retrouve là les symptômes du zapping des débats télévisuels et l’expression généralisée d’une pensée comprimée en 140 signes ), ne risque pas, en l’état actuel des choses,  d’accoucher d’un truc dangereux pour le pouvoir. Par pouvoir j’entends l’équipe en place, mais aussi tous ceux qui s’agitent déja à l’idée d’être calife à la place du calife dans un an.
Je ne vais pas me raconter, mais cela fait deux ans que je passe mes « vacances » ( mon statut de vacataire fait que parfois, je suis sans emploi en été) chez moi, à regarder les nuages par la fenêtre. Pas les moyens d’aller me balader, où alors, en restant dans Paname et en évitant les terrasses de café, les restaus, les cinés…. Il me reste le plaisir d’arpenter à loisir les rues, d’emprunter des livres à la bibliothèque ( l’inscription est gratuite). En dépit de cela, je m’estime encore heureux de ne pas dormir dehors sur des cartons, de pouvoir me laver, manger… Bref, assurer le minimum vital.

C’est peut-être pour ces raisons que je commence à être un peu agacé de voir des étudiants me parler de grève générale alors qu’ils n’ont aucune prise sur l’appareil de production, des citoyens lambda rédiger un projet de constitution. Bon sang, je suis con, j’aurais dû y penser avant, suffit de réécrire une constitution – c’est fastoche –  et tout ira bien. Mélange de bonne volonté, d’inconscience et d’autosuffisance.
Pendant ce temps, les banques nous font banquer, les réseaux sociaux transmettent tout et n’importe quoi, les politiciens se servent de Nuit Debout à toutes les sauces. Entre celui qui déclare benoîtement qu’il est bon que la jeunesse puisse s’exprimer, et ceux qui dénoncent un ramassis de vieux gauchos et de fumeurs de pétard, tout le personnel politique s’exprime sur l’événement car il est important de s’exprimer quand on fait de la politique. Même en langue de bois.
Pendant ce temps, les chômeurs glissent doucement vers l’exclusion, les plans sociaux continuent leurs ravages, Gattaz pleure mais ne crée pas un emploi dans sa boite malgré les aides de l’état, la lessiveuse à argent sale tourne à fond et affiche le programme essorage pour les Grecs. Pendant ce temps, 11000 personnes croupissent à la frontière macédonienne dans des conditions de vie abjectes. Pendant ce temps, on bombarde et on balance des missiles qui coutent le prix d’un lycée ou d’un petit hôpital. Tout ceci pour notre bien.

DifferenceNordSud

Et nous là dedans qu’est ce qu’on y fait, comme chantait le regretté Béranger? Pas grand chose. On s’indigne, on se deudigne on se troidigne et les gars au pouvoir, ceux qui ont le pognon et écrivent les lois nous chient dessus en votant pour la « protection du secret » dans les entreprises. La Société Générale, mouillée depuis des décennies dans tous les plans pourris de la planète finances menace de procès ceux qui auraient l’outrecuidance de dire que ses dirigeants sont des voleurs et des menteurs.

escargotJ’ai bien peur que ce sympathique agora ne mène pas bien loin. D’ailleurs, il est toléré par le pouvoir, ce qui montre bien son innocuité. Il y a gros à parier que si le mouvement enfle, devient lame de fond qui risque d’empêcher les affairistes d’affairer, le pouvoir enverra ses sbires dégager les places avec la bénédiction de la grande majorité de la population, celle qui est fière de travailler pour acheter, qui consomme à crédit, qui trouve que la pâtée est bonne, même si on a un peu les pieds dans la merde.

Mission impossible : expliquer qu’il faudrait commencer par moins consommer, moins bouger, moins voyager, moins cavaler en tous sens , ralentir, retrouver le sens du réel, partager, donner…. Certains pratiquent déjà cette hygiène de vie dans leur coin, sans bruit, sans se jouer le serment du jeu de Paume entre Bastille et Répu. C’est vers eux que j’ai envie de me tourner. En partie à cause de ma grande méfiance pour tout ceux qui veulent virer les gens au pouvoir, histoire de libérer le fauteuil pour mieux s’y asseoir.

Etre le dindon de la farce, tirer les marrons du feu… Non merci. Je me replie, trop occupé à chercher de quoi payer mon loyer, ma bouffe et mes impôts si besoin est. Et je ne crois pas que cela soit près de changer tant il est vrai que nous sommes ficelés dans le consumérisme, qu’il s’agisse de téléviseurs HD, de téléphone, de voyages… Les révolutions viendront plus probablement des pays où les gens souffrent réellement, dans leur chair.

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Ici, c’est plutôt existentiel. Les véritables soutiers de notre société sont les grands absents de ces rassemblements. Ils triment dans des ateliers clandestins, font des chantiers au noir, quand ils ne sont pas en train de chercher à bouffer dans les poubelles. Cela ne laisse que peu de temps pour exprimer sa colère.

Si Nuit Debout parvient à rassembler les damnés de la terre, cela changera peut-être la donne. Pour l’instant, j’ai le sentiment que tout ceci participe d’une comédie où les rôles sont déjà distribués. Et si j’ai la dent dure c’est en vertu du vieil adage « qui aime bien châtie bien »…

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

3 réflexions sur “NUIT DEBOUT (UN PEU) MOU DU GENOU ?

  1. Ben ouais. Je suis entièrement d’accord avec ça. Ce qu’il faudrait, c’est un raz de marée, notamment de la part de ce qu’on appelle désormais les « quartiers populaires », un joli mot pour dire « banlieues ». Absents, oubliés, alors que c’est bien là que vivent les damnés de la terre français. A la place du raz de marée, on a une petite marmite gentille qui frissonne à peine.
    Pas étonnant que la maison poulaga et le pouvoir laissent faire : comme disait l’autre, c’est sans danger…

    A lire, le très bon bouquin de Houria Bouteldja, Les blancs, les juifs et nous. Elle y cause justement des damnés de la terre, ceux qu’on qualifie encore de sauvages, ceux dont la révolte (pourtant politique et sociale) est appelée « émeute ».

    Mais comme chacun le sait, il y a des noms qu’il ne faut pas prononcer, sous peine d’entendre Vade retro satanas…

  2. « Les révolutions viendront plus probablement des pays où les gens souffrent réellement dans leur chair. »

    Et le gars que tu photographies alors qu’il dort sur le trottoir, il ne souffre pas dans sa chair ? Ils seraient plus de 40 000 dans la seule Ile-de-France selon des comptes d’assos. Auxquels il faudrait ajouter environ 20 000 Roms en bidonvilles et un nombre indéterminé quoique élevé de réfugiés en transit.

    Je crains que la question ne soit, ou plus complexe, ou différente de la manière dont tu l’exposes. Le cas d’Hervé http://yetiblog.org/index.php?post/1754 me trotte dans la tête depuis une dizaine de jours. Je songe à d’autres qui survivent avec RSA ou ASS dopé par le Secours pop ou catho et dont je me demande bien comment ils peuvent consacrer autant d’énergie sur des foutaises à l’image de l’écriture d’une constitution… Très à l’aise pour causer comme des Bac+5 qu’ils sont parfois et très mal à l’aise pour passer à l’action pratique quelle que soit l’action.

    J’avoue être décontenancé souvent et ne savoir que faire.

    • Nous sommes au moins deux à être décontenancés…. Sinon, bien sûr, qu’ici aussi des gens souffrent dans leur chair, mais ils sont isolés et sont dans l’incapacité de se défendre. Lorsque je parlent de pays où les gens souffrent, je pense à ces pays où l’on peut tout juste manger à sa faim, des pays sous juntes militaires, des pays aussi pauvres que désespérés. Ici, on est encore dans la partie du monde qui bouffe à sa faim, qui consomme…. Je dirais qu’il est préférable d’être au RSA en France que de fabriquer des briques pour un salaire de misère au Bangladesh. Ici, on peut réfléchir car on a le ventre plein…

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