La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

RIEN N’EST SIMPLE

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« Rien n’est simple » et « Tout se complique » sont les titres de deux bouquins de Sempé que je tiens pour un des plus fins observateurs de la société française. Hier soir, ces deux petites phrases me trottaient dans la tête alors que je déambulais au milieu de la foule installée place de la République.

12987018_10206195670239766_6387709455554273126_nRien n’est simple, ai je parfois envie de répliquer à ceux ou celles qui, pleins de certitude, me balancent des solutions qui, à leurs yeux, sont évidentes et indiscutables. Je ne dis rien car j’ai eu, moi aussi, des visions radicales lorsque j’étais beaucoup plus jeune. L’envie de tout foutre en l’air a traversé l’esprit de beaucoup de gens de ma génération. Certains de mes camarades lycéens ont versé dans la lutte et l’affrontement contre le système, ce monstre qui finit par tout digérer pour au final sonoriser le rayon surgelés d’un hypermarché avec Jimi Hendrix. D’autres se sont plongés dans les drogues pour s’ouvrir l’esprit, avec des hauts et des bas. Certains n’en sont jamais revenus, le cerveau grillé par l’acide ou encore raides morts avec une seringue planté dans le bras.

Ma méfiance instinctive à l’égard des apprentis politiciens m’a poussé vers une forme d’anarchisme brouillon qui m’a amené à larguer les études, la famille et tout ce qui pouvait constituer un début de cadre pour me tirer avec mon sac sur la route. Le grand mythe des clochards célestes, les chemins de Katmandou et tout et tout. Cela m’a permis de réviser un peu la géographie européenne, d’échapper partiellement à l’enkystement dans le confort des paradis artificiels, et de rencontrer toutes sortes de gens.

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Les citoyens se méfient du personnel politique… On se demande bien pourquoi

Cette parenthèse refermée, après quelques années de marginalité extrême, j’ai rejoint le troupeau et le système, échangeant la liberté totale – qui se paye cash et au prix fort – contre une vie plus conventionnelle. Un toit, de l’eau chaude, de l’électricité, un boulot, des factures, des impôts. Le prix à payer pour une certaine forme de sécurité. Mais je n’oublierai jamais la sensation de la faim qui mord le ventre, les nuits dehors en plein hiver, la solitude dans la multitude, le regard des autres qui vous évite ou vous traverse… Se sentir exclus, c’est parfois terrible. Cela peut rendre fou. Mais être inclus c’est renoncer à une partie de sa liberté. Ce qui peut rendre égoïste et con.

Sur cette place occupée par des citoyens énervés, j’observe, j’écoute et par moments je discute parce que c’est aussi pour ca que je viens là. Ce soir l’assemblée générale vote à mains levées quelques unes des résolutions proposées par les commissions. Il s’agit pour l’instant de savoir qui aura le droit de s’exprimer auprès des médias. Personnellement ca m’ennuie un peu que l’on permette à certains de s’exprimer au nom du mouvement et que les autres ne puissent le faire « qu’en leur nom propre ». De toute façon, cela ne changera pas grand chose au traitement médiatique. Les médias douteux trouveront toujours moyen de tirer leur épingle du jeu. Et puis j’aime bien l’idée d’un mouvement protéiforme qui est un peu comme une amibe, un protoplasme insaisissable qui fait ce qu’il veut dans la mesure de ses possibilités.

DSCF3269Ce qui se passe ici me rappelle les assemblées générales quand mon bahut se foutait en grêve. On se grisait de voir le proviseur paniqué qui appelait le rectorat pour avoir des instructions. On allait tous ensemble à la manif à Paris et le lendemain on racontait aux copains comme c’était chouette. Les militants organisaient déjà des commissions de réflexion. La grande majorité était surtout ravie d’échapper aux cours et allait trainer aux terrasses des cafés. Et puis, après quelques journées d’ivresse collective, le train train quotidien reprenait. Quelques militants de cette époque lointaine ont réussi à faire leur trou. L’un d’eux est devenu directeur d’un journal. Mais le gros de la troupe a fini par passer le bac, aller en fac pour finir avec un boulot plus ou moins choisi – à l’époque le chômage de masse n’existait pas – et aujourd’hui, calcule sa retraite, est propriétaire et n’a plus vraiment envie de tout foutre en l’air. C’est pour ces raisons que j’ai préféré me tirer sans une thune sur les routes pour vivre autre chose. Cet avenir tout tracé me faisait horreur. Avec le recul, je ne regrette rien. J’ai vécu à fond pendant une partie de ma jeunesse et ce que j’ai appris en vivant en marge, aucune université ne sera jamais en mesure de l’enseigner.

Néanmoins, ce qui se passe sur cette place me plait sur certains points : la spontanéité, la tentative d’élaborer autre chose, le rejet d’une société de plus en plus inégalitaire et les rencontres improbables que ce rassemblement peut générer. En revanche, je vois aussi les limites du mouvement. Hier j’ai observé un bon moment un petit vieux dans la débine qui, clopinant avec sa canne, tentait timidement de faire la manche pour gratter un peu de blé. Il parcourait en tous sens l’assemblée en tendant son gobelet. Je suis resté sidéré par le nombre de gens qui ne le voyaient pas ou faisaient mine de l’ignorer. Probablement trop occupés à rédiger une nouvelle constitution ou à débattre sur la société idéale qu’il convenait de mettre en place. Cela m’a fait penser à mes premières déconvenues d’autostoppeur lorsque le minibus peinturluré du baba cool ne s’arrêtait pas pour me prendre.

Peut-être suis je devenu un peu cynique avec l’âge. J’adore l’An 01 de Gébé mais je considère que nous sommes le 12 avril plutôt que le 38 mars. J’aime l’utopie par dessus tout mais je sais maintenant que la réalité ne se laisse pas dissoudre dans le rêve. Ici on débat, mais entre gens du même monde, on conspue les « casseurs » qui ont repeint quelques distributeurs de pognon car ils discréditent le mouvement. Lorsque une femme prend la parole en assemblée générale pour expliquer que lors d’une évacuation de « migrants » elle s’est fait tabasser par la police et que la non-violence c’est bien gentil mais que parfois il faut répondre à la violence par la violence, un frémissement agite l’assemblée et l’interlocuteur suivant explique que la violence n’est pas une solution. OK. Je dirais plutôt que le rapport de force n’est pas en faveur du peuple et que si cela tourne vinaigre, les robocops peuvent faire de gros dégâts si on leur en donne l’ordre.

13010624_10209056019140200_7810070148347778211_nLe pouvoir n’est pas gentil. Surtout s’il sent vaciller son autorité. Et pour le moment, on sent bien que le pouvoir n’a pas plus peur que ca de Nuit debout et de sa nouvelle constitution et de cette mutinerie jusqu’ici bon enfant. Le pouvoir attend les vacances de Pâques. Mai 68 s’est arrêté net lorsque sont arrivées les vacances et que le gouvernement a remis de l’essence à la pompe. Et si la Bastille a été prise un 14 juillet, c’est parce qu’à l’époque il n’y avait ni bagnoles ni vacances d’été.

Il est possible que je me trompe et que ce mouvement accouche de quelque chose de différent. Je le souhaite vivement. Mais j’ai déjà vu tant d’idées généreuses faire naufrage devant la réalité que je me contente de vivre l’instant présent en évitant de trop rêver à des lendemains qui chantent.

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

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