La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

STRANGE DAYS IN PARIS

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Vendredi 13 – La journée de la gentillesse. Raté complet. 7h. Téléphone. Un décès dans la famille. Plus je m’éveille, plus la nouvelle me pénètre. Jour de congé. Je sors. Rien n’y fait. La mort rode. Putain de vendredi 13. Journée de la gentillesse mon cul. Le soir tombe et l’horreur avec. Inutile de revenir sur les faits. Ne pas remuer le couteau dans la plaie. Les appels pour savoir si tout va bien, si untel est au bout du fil. Nuit quasi blanche.

12247015_10153749673853464_1148835101991188939_nSamedi 14 – Travailler ou pas ? J’appelle. Pas de réponse. J’insiste. Ca décroche. Donc on travaille aujourd’hui. Dehors règne un silence étrange. 9H du matin. Je réalise que les rues sont toujours là, je m’extirpe du sanglant cauchemar de la nuit, respire à pleins poumons. Arrivée au Louvre, pas un vendeur à la sauvette. Peu de visiteurs. Des groupes de Chinois qui se photographient devant la pyramide comme si de rien n’était. Une mémère photographie ses trois copines. Je propose de les prendre en photo toutes les quatre ensemble. Clic. Merci. Et les voilà qui par signes m’expliquent qu’elles veulent prendre une photo avec moi. Pourquoi pas ? Quelque part en Chine, elles montreront ce trophée à leurs copines.

Sur la photo je souris. Derrière, au fond du cœur, rage et pleurs. Que faire devant tel féroce mépris de la mort ? Travailler pour dire que c’est raté et que le pays est groggy mais debout, accuse le coup mais n’est pas tombé ? Rester terré dans son petit chez soi ? Prendre un demi et la pose faussement modeste du héros qui s’ignore au moment du « happy hour » ? Je n’ai pas de réponse.
Quelques heures après l’ouverture, le musée ferme. Je rentre. Comment expliquer à une fillette de cinq ans ce qui se passe « Il y a eu un très grave accident en ville » . On se contentera de cette explication pour l’instant. J’évite les images. Pas de radio ou en sourdine. Message : demain le musée sera fermé. Je finis par trouver le sommeil.

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Dimanche 15 – Musée fermé. Marché du dimanche annulé. Personne ne tirera sur les citrouilles du marché Ornano. Les tueurs sont jeunes, nés en France, ils ont tiré froidement sur des gens de leur âge, des jeunes dont le crime était d’aimer la vie, la fête et la musique. Un des tueurs était père d’une fillette de cinq ans. Je pense à cet enfant. Tente de comprendre ce qui a pu se passer dans la tête de ce jeune père embarqué dans un commando suicide. Repense à toutes ces brèves qui se succèdent de façon routinière depuis des mois, en quelques mots à la radio, quelques lignes dans les journaux, entre les cours de la bourse et la météo. Attentat suicide sur un marché à Kandahar. Mossoul, Bagdad, Alep. Cris. Peur. Mort. Mutilations. Exode des civils. Réfugiés arrêtés par des barrières barbelées érigées à la hâte par l’Europe. Les attentats de Londres, ceux de Madrid qui après nous avoir plongé dans l’effroi ont sombré dans un relatif oubli.
Charlie aussi. Souvenez vous. Tout le monde était Charlie. La France unie n’avait pas peur et communiait autour de ses martyrs. Et moins d’un an après, la France n’a toujours pas peur et communie autour de ses martyrs. Etat d’urgence et déploiement de l’armée. Les commandos suicides se sont fait sauter. On retrouve une des voitures avec des armes à l’intérieur. Ses occupants ont disparu. Les politiciens prennent des poses viriles : La France est en guerre, nous serons impitoyables, etc, etc…. Ces gens me tuent. On appelle sans rire à l’union de tous alors que des hommes et des femmes dorment dans la rue et se nourrissent dans les poubelles, que des milliers de gens se font virer par des technocrates afin d’enrichir des actionnaires, que les plus riches se contrefichent du sort des pauvres… L’union sacrée dans ces conditions ne peut être que très temporaire et totalement illusoire.

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Lundi 16 – Le musée ouvrira à 13h. Assemblée générale du personnel à 9h. Matinée étrange qui voit défiler devant la pyramide des militaires lourdement armés et des gendarmes mobiles. Le public est derrière les barrières. Les questions fusent. Pause. Attente. La sensation de vivre un grand moment d’absurdité nécessaire. Bien sûr la vie continue, bien sûr contempler des œuvres d’art est un excellent moyen de se changer les idées. N’empêche que je me sens un peu bizarre. Minute de silence avant l’ouverture et l’arrivée des visiteurs. J’enfonce mon mouchoir sur mes idées noires et pour quelques heures endosse le profil de l’agent d’accueil et de surveillance. Demain est un autre jour. Et à chaque jour suffit sa peine.

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

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