La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

GOOD MORNING PARIS ?

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Sous la pluie. Cinq heures du matin.

Cinq heures du matin. J’arrive vers la mairie. Crachin assez consistant. Une vingtaine de réfugiés sont déjà debout.  Certains dorment sur le trottoir. Echanges de saluts. On attend. Peu à peu les soutiens arrivent. De la salle paroissiale, des bénévoles apportent du café chaud. Les types émergent des tentes apportées mardi par Médecins du Monde. Ils savent que bientôt vont arriver les cars qui les emporteront vers un centre d’hébergement. On en sait pas plus. Mais cela ne peut pas être pire que de camper dehors, sans aucune aide officielle. Depuis le 4 septembre, ils n’ont eu pour seul viatique que quelques groupes militants, des paroissiens et la bonne volonté des gens du quartier qui ont sans relâche apporté ici des couvertures, de la nourriture, ou même se sont simplement arrêtés un instant pour parler et et tenter de comprendre ce qui se passait là, devant la mairie, à deux pas de la très commerçante rue du Poteau et entre deux cafés. L’un deux se nomme le Nord-Sud. Tout est dit.
Six heures moins le quart. Ca discute. Echange d’informations. Quelques CRS se positionnent, harnachés mais placides. Distribution d’un feuillet en anglais et en arabe expliquant aux réfugiés comment cela va se passer, les démarches qu’ils devront effectuer, etc… Ensuite, regroupement pour d’autres explications, de vive voix par un représentant de la CIMADE. Un peu plus loin le préfet est là et quelques militants discutent avec lui. Tension.  « Vous mentez », lance quelqu’un lorsqu’il affirme que tout les réfugiés seront hébergés jusqu’à ce que leur demande soit étudiée. « Ne dites pas n’importe quoi, répond le préfet, savez vous combien de personnes ont été prises en charge ? ». deux logiques s’affrontent. L’une est administrative, pas forcément inhumaine. L’autre est militante, de terrain, et sait que d’ici quelques jours, d’autres campements informels vont se former. Le préfet aussi le sait, mais chacun est dans son « rôle ».

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Distribution d’une notice explicative officielle avec traduction en anglais et en arabe au verso.

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Sans commentaire.

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Regroupement et attente.

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Premiers départ vers un ( ou des) centre(s) d’hébergement sur lesquels aucune information ne sera délivrée. Pourquoi ce « secret » ?

Six heures et demie. L’embarquement commence. Une onde parcourt la foule. Les agents de la Préfecture et des policiers canalisent les réfugiés. Il faut organiser le ballet des autobus, la répartition des passagers. Pas de nervosité apparente mais une tension indéniable. Les premiers cars démarrent. Des mains s’agitent des deux côtés des vitres. C’est la fin d’un cycle au cours duquel des liens amicaux se sont créés. Je revois un jeune homme à qui j’ai donné hier soir un paquet de tabac et des feuilles. Il me serre fort la main et disparait dans la foule.
Sept heures et des poussières. Le jour s’est levé. Les derniers occupants du campement sont montés dans le dernier bus. Les soutiens n’ont pas été autorisés à monter dans les bus comme ils l’avaient prévu. On ne sait pas où ces demandeurs d’asile seront hébergés, s’ils sont disséminés ou pourront rester regroupés. Pas plus d’indication claire sur la durée de l’hébergement. Il faut faire avec malgré toutes ces zones d’ombre peu rassurantes. Au bout de la rue Hermel arrivent les hommes en blanc et le camion-poubelle. Course contre la montre pour récupérer les tentes, les bâches, les sacs de couchage, la bouffe, les tables. Les nettoyeurs sont en combinaisons blanches et portent des masques. Un agent de la Préfecture me dit de reculer car les produits utilisés pour le nettoyage du défunt campement sont très forts. Pas toucher et si possible pas marcher dedans. Et puis, visiblement, après avoir laissé les réfugiés mariner pendant treize jours, la mairie a envie de faire place nette très vite. Des voix s’élèvent pour dire que l’on pourrait au moins nous laisser une heure pour trier ce qui peut encore servir. Et qui servira car sur le fond, rien n’est réglé. On parle d’un groupe de Syriens en déroute du côté de la Porte de Saint-Ouen. Eux aussi se sont fait virer de leur « campement  » précaire. Des nouvelles tombent sur les portables. Le campement d’Austerlitz est évacué lui aussi. Et on signale une forte présence policière autour de la Maison des Réfugiés.

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Course contre la montre pour récupérer au moins les tentes. et ce qui peut être sauvé de la benne.

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C’est fini. Jusqu’à quand c’est la question…

J’apprends à plier les tentes Quechua. Une agente de la Préfecture m’aide à couper les ficelles et me signale les tentes qui restent sous les bâches. « Ce serait quand même dommage que ca finisse à la poubelle, dit elle. On est bien d’accord. Peu à peu, le parvis de la mairie émerge derrière les bâches. On enlève les bannières accrochées aux grilles.
Il faut maintenant emporter tout ca dans la salle paroissiale où bâches et tentes seront stockées temporairement. Mais les militants sont sans illusion : « d’ici ce soir on les ressort, c’est presque sûr ». Cet épisode là est terminé mais la série n’est pas finie. On peut même se dire que nous ne sommes qu’au début d’une grande migration. Tant que les échanges nord sud ne seront pas équitables, tant que des dictateurs écraseront des peuples, les réfugiés afflueront. Et ce ne sont pas les barbelés qui les arrêteront. Le combat commence. Ne nous arrêtons pas. Merci aux paroissiens ( tant pis si je froisse ceux qui « bouffent du curé » mais ils étaient présents à l’appel et leur soutien fut sans faille), merci à tous ceux que j’ai pu croiser pendant ces deux jours. Et puis merci à tous ceux qui m’ont permis d’avoir de nouveau du matériel photo. Sans eux, ce texte ne serait pas « illustré ».
Cet article est dédié aux réfugiés qui, je l’espère, vont être hébergés dans des conditions décentes et à qui je souhaite de tout coeur de pouvoir enfin vivre en paix après les épreuves qu’ils ont traversées avant d’arriver dans mon pays. Peace and Love et merde aux haineux.

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

Une réflexion sur “GOOD MORNING PARIS ?

  1. 1) Certains priaient Jésus, Jéhovah ou Vichnou
    D’autres ne priaient pas, mais qu’importe le ciel
    Ils voulaient simplement ne plus vivre à genoux (Jean Ferrat né Tennenbaum)

    Moi l’athée, j’ai toujours eu un grand respect pour les croyants : je les ai souvent vus en première ligne dans les combats que j’ai mené.

    2) « Tant que les échanges nord sud ne seront pas équitables, tant que des dictateurs écraseront des peuples, les réfugiés afflueront. »
    Quand Bolloré a commencé à importer du poulet congelé (les bas morceaux) à un euro le kilo en Afrique de l’ouest, tous les petits producteurs paysans africains ont mis la clé sous la porte. Et on peut donner mille exemples du même tonneau.

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