La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

DERNIERES CARTOUCHES – partie II

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Il écouta d’une oreille distraite les conseils de l’hôtesse sur les procédures en cas d’accident, de dépressurisation ou d’amerrissage. D’une part parce qu’il était assez défoncé par le rail de coke, d’autre part parce que c’était toujours le même baratin.

De plus, il se disait que si l’avion devait, pour une raison ou une autre, se péter la gueule, tout le monde mourrait, masque à oxygène ou pas. A chaque accident, on ressortait les mêmes statistiques qui donnaient le transport aérien grand vainqueur côté sécurité par rapport au train, à l’automobile ou au skate-board. C’était, d’un point de vue purement statistique, absolument indiscutable : l’avion était le moyen de transport le plus sûr. Mais il était tout aussi indiscutable que lorsque un avion avait un accident, la plupart du temps il n’y avait pas de survivants. Il importait donc d’être fataliste et d’espérer que le pilote et le copilote étaient bien payés, n’avaient pas d’idées noires en tête et n’étaient ni saouls ni drogués.

Il se cala dans son fauteuil pendant que le 747 quittait le bâtiment et gagnait en roulant la piste d’envol. Et enfin ce fut le décollage. Il aimait ce moment où l’on sentait l’accélération et s’émerveillait à chaque fois au moment où les 350 tonnes de l’avion s’arrachaient à la pesanteur pour monter au dessus des nuages. Pour lui, cela tenait du miracle. L’engin se mit à grimper pour gagner le bon couloir aérien et prendre sa vitesse de croisière. C’était parti pour onze heures de vol entrecoupées de brefs sommeils, de coups à boire, de plateaux repas, de films et de musique. Il fallait bien tuer le temps. Il se souvint avec un brin de nostalgie des années 80 lorsque l’on pouvait encore fumer. Un autre monde. Avant les tours du World Trade Center. Avant que la Grande Paranoïa ne contamine tous les esprits. Chaque époque nourrissait ses démons et ceux qui hantaient la sienne étaient constitués pour moitié de haute technologie et pour moitié de fanatisme borné. L’homme n’avait guère évolué depuis qu’il errait, vêtu de peaux de bêtes, à travers les toundras du début du Quaternaire. Les mammouths avaient disparu, l’espèce humaine avait proliféré au-delà de toute attente, rasant les forêts, empoisonnant lacs rivières et océans, écrasant les fleurs et les oiseaux sous des couches de béton et d’asphalte, méprisant ce qui n’était pas vendable, se foutant sur la gueule au nom des religions, ne comprenant rien à rien tout en s’imaginant intelligente grâce aux Smartphone et aux nouvelles technologies. Tout cela pour en arriver là. Il décida de chasser ces idées noires, se leva pour aller s’enfermer dans les toilettes où il se mit dans le nez la fin du paquet. Il y avait bien des détecteurs de fumée mais aucun dispositif anti-dope. Assis sur la cuvette, il laissa passer la montée en souriant bêtement. L’avion montait, il montait, tout montait autour de lui et cette ascension semblait ne jamais devoir s’arrêter. Quelqu’un frappa à la porte. Un impatient ou un malade. Il sortit et toisa la jeune fille qui lui jeta un regard noir avant de refermer la porte. Il se demanda combien de temps il avait squatté le lieu tout en se disant que cela n’était pas important. Il se sentait bien. Très bien.

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Il regagna sa place vers l’avant. Le petit panneau indiquait que l’on était maintenant à la verticale de Rotterdam, altitude 10 000 pieds, arrivée dans….. 10h30. La dope irriguait ses neurones qui du coup battaient un peu la campagne. Il observa ses voisins, des hommes d’affaires pour la plupart. D’ailleurs, n’était il pas, lui aussi, un homme d’affaires avec son costard sombre, sa chemise claire et sa cravate?  Sauf que les autres avaient déjà tous déballé leur ordinateur et se mettaient à bosser, décortiquant des rapports, rédigeant les courriers qu’ils enverraient à peine posés sur le sol nippon. Lui avait laissé l’ordinateur dans sa valise et n’avait en poche que son petit lecteur numérique bourré de musique. Les puristes pouvaient toujours lui dire que le son était triste et que le vynil c’était autre chose, il trouvait pratique de pouvoir emporter des jours de musique dans un machin guère plus gros qu’une boite d’allumettes. Stones, Doors, Hendrix et tout le fatras halluciné des sixties dans les oreilles, il s’enfonça dans un demi sommeil mou au son des guitares tout en sirotant le single malt que l’hôtesse lui avait apporté. C’était un des atouts de la business class. Un peu plus d’espace, des boissons à volonté, embarquer et débarquer avant les classes éco.
Lorsqu’il sortit de sa torpeur, le petit avion sur l’écran n’avait guère avancé. On était au dessus du Danemark. Il jeta un œil par le hublot pour regarder les côtes découpées, la mer bleue et les petits nuages, quelques sillages de bateaux et puis parfois d’autres avions, plus petits et plus bas, qui semblaient reculer ou faire du sur place. Illusion optique ou cerveau plein de dope, il ne savait plus très bien. Il restait, toujours d’après les données de l’écran presque dix heures de vol. Il eut envie d’un coup d’une cigarette. Oublie ca tout de suite. Il ne pouvait plus rien se mettre dans la tronche. Le paquet était terminé. Restaient les plateaux repas et les coups à boire pour tromper l’ennui jusqu’à Narita où il lui faudrait être très vigilant. Matsumoto-san lui avait envoyé un plan précis indiquant l’itinéraire exact à suivre afin d’être contrôlé par le douanier qui avait accepté, moyennant finances, de laisser passer le gaijin et ses bagages, ces derniers pris en charge par l’organisation de Matsumoto-san, sitôt l’avion posé à Narita. Ensuite, on le contacterait à son hôtel. Une organisation sans faille, quintessence de la précision nippone et du crime organisé. Dans tout cela, il n’était qu’un maillon. Une mule, comme on disait dans le jargon policier.

Et pour être une mule, il en était une de belle lignée. « T’es plus têtu qu’une mule » lui disait sa mère lorsqu’il était gamin. Il sourit à l’évocation de ces temps heureux où l’insouciance était de mise. Et puis, en grandissant, comme presque tout le monde, il avait abandonné ses rêves et perdu peu à peu ses illusions. Il était devenu un grand con d’adulte qui tentait de s’en sortir par tous les moyens, « struggle for life » et tout et tout, le genre de conneries qui fait croire qu’on est fort et qu’on maitrise sa vie alors qu’en fait tout part en roue libre et que l’on zigzague tant bien que mal en attendant l’inéluctable sortie de route qui nous enverra dans la fosse. Une mule à 9500m d’altitude, chargée de scotch et de coke, voilà ce qu’il était devenu après quelques décennies. Il sonna et demanda un autre scotch à l’hôtesse qui, imperturbable, lui apporta un verre. Il regarda le panneau : 10 000m d’altitude, quelque part entre Moscou et l’Oural, encore 8h45 de vol. Il était temps de dormir un peu pendant l’interminable survol de la Sibérie.

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

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