La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

DERNIERES CARTOUCHES – 1ère partie

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Bien calé au fond du taxi qui approchait du terminal F de Roissy Charles de Gaulle, il vérifia une dernière fois qu’il avait sous la main son passeport et la sortie papier de son billet électronique. Le trajet depuis son domicile s’était déroulé sans encombre, le trafic était fluide et du coup il arrivait avec presque une heure d’avance sur son planning. La veille, son supérieur avait été très clair.

– Il faut juste qu’ils signent ce foutu contrat. Le département export a bien bossé et tout est verrouillé. Ce voyage n’est qu’une formalité. D’ailleurs si cela ne tenait qu’à moi, la maison n’aurait envoyé personne. Mais bon, il faut leur montrer que nous prenons l’affaire au sérieux et c’est pour ça que tu vas passer cinq jours à Tokyo, petit veinard.

Il se voyait déjà à Narita. Il jeta un œil sur le compteur avec toute la décontraction du cadre voyageant en notes de frais. Il s’étira et pensa à tout le chemin parcouru depuis ses jeunes années pour en arriver là, peinard, en route pour le Japon où il allait être reçu avec tous les égards dus à son rang, ce qui n’était pas peu dire lorsque l’on traitait avec une entreprise nippone. Il observa discrètement le chauffeur dans le rétroviseur intérieur. Un brave type, pensa-t-il, un gentil qui ne ferait pas de mal à une mouche mais qui n’irait jamais plus loin que là où son taxi le porterait. Leurs regards se croisèrent fugitivement et il tourna la tête vers la file de droite où s’étirait une longue file de camions. Celui qu’il doublait venait de l’Est et il se remémora les années où il jouait le clochard céleste sur les autoroutes européennes que le rideau de fer coupait en deux.

La rouille avait eu raison du rideau et les bulldozers avaient abattu le mur de Berlin sous les applaudissements des peuples qui voyaient là le début d’une nouvelle ère plus fraternelle. Le conte de fée perdura jusqu’à ce que les vieux démons ressortent de la boite. La défaite du socialisme étatique avait laissé sur le ring un capitalisme triomphant qui, sous l’égide de quelques chefs d’états intoxiqués par des experts mafieux , s’était affranchi de tout contrôle. Aujourd’hui le Veau d’Or régnait de Paris à Pékin, de New-York à Moscou. Les banquiers blanchissaient l’argent sale à pleines lessiveuses et le pognon, grâce aux algorithmes sophistiqués conçus par des matheux grassement stipendiés, faisait trois fois le tour de la planète avant de finir dans des paradis fiscaux, ces modernes iles au trésor où des pirates en costume trois pièces planquaient le fruit de leurs mauvaises actions.
Le fric avait pris le contrôle de l’espèce humaine. Le pouvoir politique baissait culotte devant la finance qui plaçait ses sbires aux postes clés. La mondialisation tournait au hold-up planétaire, permettant à une poignée d’individus de bâtir des fortunes colossales au prix de l’appauvrissement généralisé des peuples à qui l’on donnait une illusion de liberté grâce aux nouvelles technologies. L’idiot du village global étalait sur la toile son encéphalogramme plat comme un écran à cristaux liquides et le spectacle n’était pas toujours ragoûtant.

– Et voilà, nous y sommes. Ca vous fait…… 22 euros tout rond.

La voix du taxi le ramena d’un coup à la réalité. Il tendit deux billets au chauffeur. Un de 20 et un de 5.

– Gardez la monnaie et faites moi une fiche s’il vous plait.

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Il allait embarquer pour le Japon tous frais payés. Cela valait bien un geste. le taxi enfourna l’argent et lui donna une fiche vierge en balançant un clin d’oeil complice qu’il feignit d’ignorer. Face au gros coup qu’il avait préparé, cette fiche vierge était dérisoire, mais il était seul à le savoir. Il attendit que l’autre ouvre le coffre arrière, s’empara de sa Samsonite et contempla un jumbo jet qui décollait. L’air sentait le kérosène et il alluma une cigarette.
L’odeur du tabac mêlée à celle du kérosène le ramena quinze ans en arrière. C’était au terminal 1 – le F n’existait pas à l’époque – mais l’odeur était la même. Il travaillait dans un magazine qui l’avait envoyé à Tokyo. C’était une époque prospère ces années 80 que l’on évoquait maintenant sous le terme « d’années fric ». Le Japon vivait alors dans l’euphorie d’une bulle financière et immobilière qui lui avait fait tourner la tête. Tous les soirs il sortait de son « business hôtel » pour aller trainer dans le Kabuki-cho, le quartier des plaisirs de la mégalopole où les nippons allaient s’encanailler, se saouler dans les innombrables bars avant d’aller draguer des gamines ou vomir leur spleen dans les karaokés. C’est là qu’il avait rencontré Mitsuko, une très craquante hôtesse de bar qui l’avait connecté à Matsumoto-san, un drôle d’oiseau un peu yakuza sur les bords qui, dans un anglais impeccable, lui avait proposé des amphétamines qu’il avait aussitôt englouti histoire d’égayer sa soirée. Le speed l’ayant rendu loquace, il avait raconté sa vie au bandit qui avait pris bonne note de son adresse parisienne avant de le quitter à l’heure où le jour se levait sur les tours de Shinjuku. Le séjour s’acheva et il retourna à Paris où il reprit son travail jusqu’à ce qu’il se fasse virer à l’occasion d’un plan de restructuration. Au fil des ans, ses souvenirs nippons s’étaient estompés et il fut assez surpris lorsqu’un beau matin Matsumoto-san l’appela chez lui pour lui dire qu’il était à Paris pour quelques jours et qu’il aurait grand plaisir à le revoir.

Matsumoto-san avait apparemment pris du galon dans la voyoucratie et lui donna rendez-vous au bar d’un hôtel quatre étoiles. Après avoir évoqué le bon vieux temps, le nippon entra dans le vif du sujet : il était à Paris pour affaires et ces affaires étaient du genre stupéfiantes. Il lui proposa un paquet de fric pour jouer l’accompagnateur dans des musées afin de donner le change à une éventuelle surveillance policière. Cela tombait à pic car il n’avait pas retrouvé de travail depuis qu’il s’était fait virer de son dernier emploi. Dix jours plus tard, Matsumoto-san reprit l’avion pour le Japon et depuis, ils étaient restés en contact de manière assez sporadique mais sans jamais rompre.

Il avait repris du service dans l’iconographie mais les temps avaient changé : plus question de voyager pour chercher des photos. Enfermé dans l’open space, tout se réglait à coup de mots-clés, de mails et de serveurs FTP. Plus de voyages, plus d’hôtesses de bar, mais des journées entières collé sur un écran où l’on remplissait un panier virtuel. Seuls les grands patrons pouvaient se prévaloir d’un bureau vierge de tout écran, les autres étaient joignables jusqu’aux toilettes grâce à leur smartphones . L’esclavage moderne avait enfin trouvé ses chaines, aussi invisibles qu’omniprésentes et personne n’y trouvait à redire. La mondialisation triomphait et on espérait bien, au tournant de la décennie, vendre du soda aux derniers primitifs.

Après quelques missions plutôt réussies, il avait changé de secteur et travaillait depuis peu dans la vente d’espaces publicitaires dématérialisés, la nouvelle tocade des brillants cerveaux issus des écoles de commerce. On vendait du cloud, du nuage, du vent, de l’air… Et cela marchait. Il recommençait à gagner de l’argent mais il en dépensait plus encore. Son salaire et ses commissions ne suffisaient plus à son train de vie. Même avec la chute des cours, la cocaïne le ruinait. Mais il se sentait si bien lorsqu’il s’était mis un gros rail dans le pif ! Il avait remplacé le pétard ringard par les cristaux rigolos, ce qui lui rongeait insidieusement les cloisons nasales mais aussi les neurones. Sans compter la gueule du banquier. Mais il se sentait assez malin pour se sortir de tout. La preuve : il avait réussi à être celui qui partait représenter la boite à ce séminaire international à Tokyo où un gros contrat devait être signé avec une start-up nippone branché NITC. Il avait aussi réussi à persuader son dealer de lui avancer un kilo de cocke qu’il allait refourguer à prix d’or au Japon grâce à Matsumoto-san qui l’avait assuré qu’avec ses contacts la douane ne devrait pas poser de problème.
Avant d’embarquer, il se fit un dernier rail dans les toilettes. Il en ressortit gonflé à bloc et s’acquitta des dernières formalités dans un brouillard électrique. Une fois assis dans son fauteuil confortable – business class oblige – il tenta de se donner une contenance en lisant un journal mais son cœur battait la chamade…

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

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