La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

POUSSIN, DIEU ET MOI…

2 Commentaires

J’ai pas mal hésité pour le titre. Je ne savais pas dans quel ordre, croissant ou décroissant, il convenait de nommer les trois protagonistes de ce petit billet doux. Finalement, j’ai choisi de les organiser de façon aléatoire. Chacun reconnaitra les siens.

Après quelques jours passés dans les salles de l’exposition temporaire consacrée à Poussin et Dieu, il me semble juste de faire le point. Le mécréant que je suis, dans un premier temps, a ricané intérieurement devant l’abondance de scènes bibliques, se disant que tout ceci ne pouvait intéresser que les dévots. Puis, petit à petit, au fil des heures passées à arpenter l’exposition, j’ai apprécié la maitrise du bonhomme. On peut s’appeler Poussin et faire du lourd. La section consacrée aux dessins préparatoires est assez éloquente. Ce Nicolas là dessinait comme un dieu. Il n’aurait probablement guère apprécié cette comparaison mais il n’est plus ici pour me faire des reproches, alors j’assume mes mots. Son trait est divin.

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Détail du paysage derrière Diogène

Et puis, à force de passer et repasser devant ces tableaux, on en apprécie les couleurs et les compositions. En approchant, on se plonge dans des détails, un reflet dans l’eau, des petits personnages en arrière-plan et surtout ces merveilleuses architectures inspirées de l’Antiquité et aussi de la Rome du 17ème siècle où Poussin passa une grande partie de sa vie. Mon tableau préféré c’est peut-être bien celui où l’on voit Diogène, ce vieux cynique, jeter son écuelle à terre en voyant un jeune homme boire en prenant l’eau au creux de sa main. Le message est clair : ne vous perdez pas dans la possession d’objets et tenez vous en à une vie simple et naturelle. Rien à redire.

Là où cela devient amusant c’est que le tableau en question n’est pas de dimensions particulièrement modestes. Il rendrait même ridicule et lilliputien les plus grands des écrans plats qui trônent chez nos marchands actuels. La toile couvrirait un mur entier de nos appartements modernes. Modestie et simplicité, certes, mais en panoramique HD. Le tout encadré dans un truc doré et plein de moulures tarabiscotées. Diogène en aurait ri s’il avait pu voir à quelle sauce on le représentait.
Mais les visiteurs ne s’arrêtent pas à ce genre de considération triviale. Ils contemplent les tableaux, commentent les œuvres, le menton coincé entre deux doigts, le pouce et l’index en général. Ou alors, ils sucent une branche de leur lunette en prenant un air inspiré. Il y a ceux qui viennent vous dire à quelle point cette exposition est superbe et ceux qui viennent vous dire leur déception car ils la trouvent trop petite. Je suis d’accord avec les uns comme avec les autres. Ne jamais contrarier le visiteur : il est là pour prendre du bon temps, même lorsqu’il devient médisant. Ecouter d’un air sérieux et approuver sans trop s’engager car au final, on est responsable ni du choix, ni de l’accrochage, ni de l’éclairage.
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Au bout de quelques heures dans cette semi pénombre, on sort pour prendre une pause. Et là, on passe d’une ambiance biblique et un tantinet compassée au grand méli-mélo sous la pyramide, les escalators aussi bondés qu’au BHV pendant les soldes, les selfies à toutes les sauces et une Babel linguistique où l’on entend résonner toutes les langues du monde. Au dehors c’est pire encore. Les touristes se trempent les pieds dans les bassins, saucissonnent et clopent, se photographient sous tous les angles, achètent des tours Eiffel made in China aux Africains qui de temps en temps prennent leur jambes à leur coup, poursuivis par la police en VTT. Bienvenue dans la cour Napoléon.

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Une fois la pause terminée on redescend dans la salle d’exposition. Il est conseillé d’observer des paliers de décompression car si l’on passe directement du soleil extérieur à la salle d’exposition, pendant quelques dixièmes de seconde, on a la sensation d’entrer dans un tunnel. Puis, doucement, les tableaux émergent de l’obscurité. Le nerf optique diaphragme un bon coup et c’est reparti pour quelques heures de promenade entrecoupées de pauses sur la chaise qui nous est dédiée. A moins qu’un visiteur fatigué ne l’occupe et qu’alors,  faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il ne reste plus qu’à tirer des bords entre deux scènes bibliques tout en méditant au peu de sens de la vie, mais en gardant toujours un œil sur les visiteurs afin de veiller à ce qu’ils ne prennent pas de photos, à ce qu’ils ne touchent pas les toiles, à ce qu’ils ne tombent pas dessus en s’approchant trop près, à leur dire que non, il n’y a pas de toilettes dans l’exposition, que non, même sans flash, c’est interdit, que non Mona Lisa c’est pas ici….
Arrive le moment de l’annonce : « Mesdames, messieurs, votre attention s’il vous plait, l’exposition va fermer ses portes dans trente minutes ». Regard furtif sur les montres, air entendu de celui à qui on ne la fait pas et qui prendra un malin plaisir à contempler longuement le dernier tableau avant la sortie, à lire les moindres notes avant de repartir chez lui. A pas lents évidemment. Les petits plaisirs des gens qui s’ennuient un peu dans leur existence.

Ainsi va la vie entre Dieu, Poussin et moi…

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

2 réflexions sur “POUSSIN, DIEU ET MOI…

  1. « Ils […] commentent les œuvres, le menton coincé entre deux doigts, le pouce et l’index en général. »

    Tu n’as pas parlé des commentaires des professionnels. À l’occasion de l’ouverture du musée des confluences, deux petits malins ont carrément monté tout un site parodique avec une douzaine de tableaux peints pour l’occasion ! Ça mérite un long détour :

    http://www.conisme.com

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