La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

DOISNEAU IN MEMORIAM

1 commentaire

Cher Robert,
cela fait maintenant quelque temps que tu nous as quitté. Partir un 1er Avril était peut-être un dernier clin d’œil à la loufoquerie parfois tragique de notre monde, mais bon, ce poisson là m’est resté coincé en travers du gosier comme une grosse arête.
Je revois l’agence Rapho lorsqu’elle était rue d’Alger, avec ses murs couverts de boites en carton remplies de trésors. J’étais encore tout jeune et un peu fou la première fois où je t’ai vu rentrer dans l’agence en lançant le rituel « Salut les totos ! ». Tu n’avais pas la grosse tête, c’est le moins que l’on puisse dire.
Et je revois le jour où, tout fier, je t’ai montré le Pentax Spotmatic d’occasion que je venais d’acheter. Tu as reculé d’un pas et m’as gentiment admonesté : « il ne faut pas faire ca, mon jeune ami, vous n’avez pas assez d’argent… je vais m’occuper de vous ». Et, quelques semaines plus tard, tu m’as donné un boitier Nikon FE dont le mécanisme de rembobinage était esquinté en me disant simplement « Et voilà ».  Quinze jours plus tard, de passage, tu m’as demandé si ca marchait bien. Tout penaud, j’ai expliqué que je n’avais pas encore trouvé le moyen de le faire réparer. « Pas grave, m’as tu répliqué, donnez le moi et je m’en occupe ». Une semaine plus tard, tu m’as mis en main le boitier nickel et refait à neuf en me disant que le plus important c’était le cadrage. Merci Robert.

RDOISNEAU

Robert, si tu savais comme ton sourire et ta voix peuvent parfois me manquer, même s’ils restent présents dans ma mémoire. En même temps, le monde est devenu assez moche sous certains aspects et je me dis que tu n’aurais pas aimé cela, toi qui appréciais la vie, les gens ordinaires et les petits ballons au comptoir plutôt que les honneurs et les pompes de la haute. Je vais d’ailleurs m’en jeter un derrière la cravate à ta mémoire avant d’aller prendre ma dose de sirop de la rue.

C’est encore toi qui, le jour où j’avais trouvé un minuscule deux pièces mais pas de garant, m’a tiré d’affaire en me disant « Et bien, il est devant vous votre garant ». Un peu gêné, j’ai voulu discuter et tu m’as coupé en disant « Si vous saviez ce que j’ai déjà pu garantir dans ma vie »… Un samedi matin, tu as donc traversé tout Paris rien que pour moi. On a été boire une côte au bistrot du coin. Le propriétaire, méfiant, est arrivé en retard au rendez-vous. Tu l’avais attendu une bonne demi-heure. Je ne savais plus où me mettre quand tu m’as dit qu’il fallait que tu rentres chez toi. Lorsque le propriétaire s’est pointé, la moustache en bataille, en disant « Et il est où ce Doisneau ? », j’ai compris qu’il avait monté tout ceci parce qu’il ne me croyait pas. Il a fallu téléphoner chez toi et tu as accepté que l’on vienne t’enquiquiner « at home » pour signer ces foutus papiers. Merci Robert.

Et puis j’ai quitté l’agence pour d’autres cieux. On se croisait parfois chez Rapho ou dans des vernissages. La dernière fois où je t’ai vu, j’accompagnais un journaliste italien qui devait t’interviewer dans ton atelier pour son magazine. Lorsque tu nous as ouvert la porte, tu m’as dit : « Ca me fait bien plaisir de te revoir ». Le journaliste a posé ses questions et puis m’a passé son gros Nikon en me demandant de le prendre en photo avec toi. Et je me suis trouvé tout bête. Je n’ai jamais vu les photos. Peut-être même que j’ai tout raté. L’émotion. Tu nous as ramené jusqu’à Paris en voiture. Je me souviens que tu avais un rencard avec Mickey Rourke. Pas pour lui tirer le portrait. Juste un rendez-vous entre amis. Je suis rentré à ma rédaction et puis, quelques années plus tard, le dernier rendez vous a eu lieu, dans un village beauceron, le jour où l’on t’a porté en terre.
Robert, si quelque part tu lis ces lignes, je te salue très humblement et te remercie de m’avoir honoré de ton amitié à la clef.

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

Une réflexion sur “DOISNEAU IN MEMORIAM

  1. Après « no future », mon cher Richard, c’est… l’éternité !
    … Et bravo pour ce bel hommage à Robert Doisnaud.
    PJL

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