La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

UN JOUR AU LOUVRE

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Cour Marly

Aujourd’hui c’est JC….. Non, pas Jésus-Christ : JC pour journée continue. On arrive une heure plus tard et on repart 3 heures plus tard. J’avais jamais eu l’occasion et comme on me l’a proposé, j’ai accepté, histoire de passer une soirée dans le musée.
Donc ce matin j’arrive comme une fleur vers les neuf heures et demie du matin, une petite dizaine de minutes d’avance, histoire de ne pas courir entre la pointeuse et le vestiaire, d’avoir le temps de siroter un petit café à la machine avant d’attaquer la journée. En passant, je n’ai toujours pas compris pourquoi le fabricant a marqué sur son distributeur qu’il nous propose un café « durable « . C’est idiot. La durée d’un café, c’est le temps que l’on met à le boire, rien de plus. Mais bon, il faut se faire à cette époque où tout est durable, vertueux (surtout les cercles) ou vert (surtout les véhicules). Connerie linguistique et bourrage de crâne. Un balayeur est promu technicien de surface et un branleur se camoufle en procrastinateur.
Bref, je siffle mon caoua, passe au vestiaire, balance mon sac dans le casier et rejoins mon poste avec un peu d’avance. Je déteste arriver en retard. Pourtant, croyez m’en, côté procrastination, je peux donner des cours de rattrapage. Je passe la première partie de la journée dans une exposition temporaire où les photos sont interdites. Malgré le panneau à l’entrée de la salle, il faut régulièrement rappeler les visiteurs à l’ordre. Et entendre en retour les mêmes sempiternelles mauvaises excuses. Soyons clairs : la plupart du temps, le contrevenant ( j’adore cette terminologie policière) n’a pas vu le panneau d’interdiction, s’excuse et range son matériel. L’incident est clos et on peut reprendre la méditation, tout en ouvrant l’oeil, et en comptant ses pas.

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Nocturne au Louvre

 

Mais il existe d’autres catégories, plus délicates, mais également plus distrayantes. La première est celle qui répond par une question. La plus classique : « même sans flash ? ». Mais  aujourd’hui j’ai droit à un étonnant « même en numérique ? ». Ben oui, même en numérique, Madame. « Ah ? même avec mon téléphone portable ? ». Grrrrrr. Non plus, même avec un portable on ne peut pas. Les tablettes non plus. « Ah bon, mais pourquoi on peut pas ? » C’est le règlement, monsieur. Pas de photos, un point c’est tout.

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Dehors le froid…..

La seconde catégorie tente d’apitoyer l’agent de surveillance : « mais c’est pour montrer à ma vieille mère malade /Ma fille / mon mari qui n’a pas pu venir » (plusieurs versions possibles et déclinables) . Nan. Pas de photo. En disant ca, je sens sous ma veste le poids de mon boitier. La troisième catégorie, la plus amusante, tente de prendre des photos en cachette. Ce sont mes préférés. Je piste, je tends des embuscades. Je vais, je viens, je pars et, paf, je reviens sur mes pas. Pouf pouf, piégé ! « Pas de photos s’il vous plait, monsieur ». Et là c’est reparti : « même sans flash/ J’avais pas vu le panneau – et là, magnanime, on fait celui qui n’a pas vu son bref regard sur ledit panneau lorsqu’il est entré dans l’exposition.

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La vue depuis mon poste de travail 🙂

 

Parfois, c’est plus difficile. Les Chinois ne comprennent pas un mot d’anglais. Ou alors font mine de ne rien comprendre. Dans ce cas, un grand sourire et le doigt pointé sur le panneau : un pictogramme c’est international. Et quand on me dit en chinois « même sans flash ?», un grand sourire désolé illumine mon visage : désolé mon ami, mais  je ne comprends pas le chinois. Dommage.

La chasse aux photographes est un moyen comme un autre de tuer le temps tout en faisant son travail avec conscience puisqu’il s’agit de faire respecter le règlement. La matinée passe plus vite. Et bien sûr tout ceci est entrecoupé d’autres demandes des visiteurs. Principale requête : « où est Mona Lisa ? ». La seconde c’est : « où sont les toilettes ? ». Mais parfois, le niveau se relève et certains échanges avec les visiteurs sont de véritables bonheurs. Après tout, on est dans un musée, on nage dans l’art et la culture et ca fait carrément du bien de s’extasier brièvement avec un visiteur sur une aquarelle de Dürer sortie des réserves. Ca change des « no pictures please » et de « Mona Lisa c’est au premier étage de l’aile Denon. Prenez l’escalier, montez un étage, tournez à droite et c’est tout droit après la Victoire de Samothrace ».
Et hop, midi arrive. Cantine, café et pause clope dehors dans le froid qui pique. Un coup d’œil sur la file d’attente, histoire d’imaginer à quoi ressemblera l’après-midi et on y retourne. Entre l’extérieur et l’expo, on remettra deux ou trois personnes dans le droit chemin ( les toilettes et Mona Lisa, mais aussi l’Egypte et « où est la sortie ? » ).

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Le tableau de Goya visible au Louvre.

Arrive la fin de la journée ordinaire. Et, souvenez vous, je suis en JC ( journée continue pas Jésus-Christ). On m’affecte dans une salle d’environ 80m2 où je passe les trois heures suivantes entre un Goya, un Rubens, deux Ingres, deux Fragonard, quelques David… Bien belle compagnie. Au début, il faut que je m’habitue à l’idée que je suis dans les collections permanentes ( photos autorisées mais sans flash ni trépied ) et pas en expositions temporaires ( pas de photos, avec ou sans flash, numérique ou argentique… No pictures, my friend). Ici, on peut photographier. Et certains ne s’en privent pas. Ils entrent, mitraillent les toiles et ressortent sans même prendre le temps de les regarder. Pauvre Goya, si tu voyais cela …
Le comble c’est celui qui parcourt la salle en ne faisant que des « selfies » avec son téléphone au bout d’une perche. La pêche aux images. Ma tronche partout. Moi devant Goya. Moi devant Fragonard. Moi devant le reste du monde…. Sois calme, reste stoïque. Ne lui enfonce pas sa perche dans le premier orifice venu. Heureux les simples d’esprits, la cafeteria leur est ouverte. Heureusement, il y a aussi ceux qui rentrent dans la salle, se posent sur une banquette et prennent leur temps pour déguster les œuvres. Ils sont ici par plaisir. Les autres « font » le Louvre comme on « fait » l’Espagne ou la Thaïlande.

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Fragonard : « le feu aux poudres ».

Dehors la nuit est tombée. La pyramide brille. Je contemple le Goya, mate le petit Fragonard libertin. Le temps s’écoule, peinard. Je suis en apnée dans le plus grand musée du monde et j’en oublierais presque le monde extérieur qui se limite à la grand cour Napoléon. Tout est beau et calme. Et crac, le musée ferme. Vestiaire, pointeuse et vlan, dehors. Je retrouve d’un coup le froid, les bagnoles, le pauvre gars qui dort dehors et les couloirs du métro. La rame arrive et l’art se barre. Je retrouve mes emmerdements et la pesanteur du monde extérieur. Le combat pour garder la tête hors de l’eau et tout et tout. Une journée s’achève. Vivement le sommeil…

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Vision….la journée s’achève.

 

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

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