La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

EN BOUCLE

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Dès six heures du matin, il s’extirpa de sa tente, engoncé dans son duvet sarcophage, monstrueuse chrysalide dressée dans la rosée . Le cocon s’ouvrit et Ötzi2 enfila son jean en frissonnant. Dix minutes plus tard, il franchit le pont et attaqua les raidillons qui grimpaient à travers un bois de buis odorant. L’aurore cédait le pas au petit jour et il se sentait dans une forme éblouissante sans comprendre pourquoi. Il allait mettre un terme à son court voyage dans la montagne et retrouver la vallée de larmes, les particules fines, le béton en place des moutons. Pourtant il avançait d’un bon pas, sans rechigner, mais en suant car la pente était raide. Lorsqu’il sortit du bois, il aperçut le sentier qui zigzaguait toujours plus haut dans l’herbe jusqu’à se perdre dans la brume d’altitude. Le souffle court, il se lança dans les lacets et franchit l’épaulement qui masquait les cimes pour arriver au pied d’un pierrier où les cailloux roulaient sous les semelles. Après une demie heure de marche, il arriva devant une baraque de chantier édifiée lors de la construction d’une ligne électrique, poussa la porte en fer et posa son sac sur la dalle de béton. Dehors, le vent soufflait en direction du col et les câbles de la ligne à haute tension grésillaient entre les bourrasques.

L’intérieur de la cabane, plongé dans la pénombre, était propre et il déballa son réchaud, sa gourde, son quart et un petit paquet d’infusions en sachet acheté la veille chez un épicier de Torla. L’endroit, sec et à l’abri du vent, était parfait pour une courte pause. Malgré la journée de repos au bord du rio, il se sentait envahi par la fatigue, sans pouvoir déterminer si cela était dû à la fin prochaine du périple ou au temps maussade qui régnait sur la montagne. Le brouillard collait au relief et le lieu prenait des allures fantomatiques. Ötzi2, oppressé par la présence invisible des sommets qui l’entouraient, décida d’attendre à l’abri que les nuages se déchirent et que la lumière revienne. Le terme du voyage approchait et il rêvait d’une embellie pour cette ultime journée en pleine nature. Il se réchauffa les mains au dessus du quart où l’eau commençait à frémir. A l’extérieur, le vent soufflait en rafales. Il entrouvrit la porte et jeta un œil dehors. La brume s’épaississait et une pluie fine se mit à tomber. La montagne devenait hostile et il remonta le col de sa veste pour se protéger du froid.
Il versa l’eau frémissante sur le sachet et laissa infuser pendant qu’au dehors la pluie devenait plus forte et tambourinait sur la porte en fer. Il but la décoction brûlante à petites gorgées puis, s’avisant qu’il était parti le ventre vide, mangea deux biscuits pour se donner un peu d’énergie. Il aurait bien fumé une cigarette mais son paquet était vide. Dehors le vent se mit à souffler en rafales pendant que la pluie crépitait sur le toit. Ötzi2 décida d’attendre, espérant que le mauvais temps n’allait pas durer car il n’avait pas envie de rester coincé longtemps dans cette cabane, propre mais un peu sinistre. Il n’avait pas besoin de consulter la carte pour savoir que le chemin montait à travers les pâtures jusqu’au pied du col auquel on accédait par une série de lacets zigzaguant dans la caillasse et qui n’offraient aucun abri en cas d’orage. Une fois parvenu au col, il fallait encore marcher une bonne demi-heure avant d’arriver à la cabane dite Des Soldats, dans un état souvent repoussant. Trop accessible au commun des mortels, elle était encombrée de détritus comme il s’en était apercu au tout début de son périple.

D’un coup la porte s’ouvrit et un jeune homme entra. Un peu surpris, ils se saluèrent. Le nouvel arrivant devait être un berger car il n’avait ni sac à dos, ni appareil photo, et se contentait d’un bâton pour arpenter la montagne. Il retira son coupe-vent, sortit d’une poche de pantalon du tabac et des feuilles, roula une cigarette, l’alluma et tendit en souriant le paquet à Ötzi2 qui eut du mal à rouler la sienne car le froid lui avait engourdi les doigts. Quelques instant plus tard, il éjecta un nuage de fumée bleutée dans l’air confiné de la cabane. Dopé par la nicotine, son moral remonta de plusieurs crans. Finalement, cette halte forcée avait du bon pensa-t-il en tirant une bouffée. Un peu de compagnie ne pouvait nuire lorsque l’on se trouvait ainsi bloqué par le mauvais temps. Il avait beau cultiver la solitude cette rencontre ne lui déplaisait point. Il observa du coin de l’œil le jeune homme qui fumait en silence. Il se sentait ridicule avec son sac bourré de matériel, son équipement coûteux, alors que l’autre se baladait en espadrilles comme au fond d’un jardin. Ötzi2 réalisa qu’il était un rat des villes coincé par la pluie dans cette cabane isolée ; que dans quelques jours il reprendrait son train-train citadin entre béton et bitume pendant que l’autre arpenterait la montagne pour surveiller les troupeaux.
D’un coup, Ötzi2 perdit toute envie de passer le col et rêva un instant de descendre au sud tracer la route à la poursuite d’une vie rêvée dans l’ombre odorante des orangeraies. Derrière la porte de fer cinglée par la pluie, le vent hululait. Le berger écrasa sa cigarette, déplia son vaste imperméable, puis se tourna vers Ötzi2 et dit en français :
– Il faut redescendre vers l’hospice maintenant ou passer la nuit ici. Il fait trop mauvais pour passer le port.
Ötzi2 pensa aux pesticides qui rongeaient aujourd’hui les orangeraies magiques.
– Je vais passer la nuit ici.
– Comme tu veux, dit le berger, moi je rentre.
Il ouvrit la porte, contempla Ötzi2 une dernière fois et fila à grand pas vers le bas. Le brouillard l’engloutit et Ötzi2 fut seul au cœur de l’orage. Peu rassuré par les éclairs zébrant les cieux assombris où grondait le tonnerre, il s’élança dans l’obscurité à la poursuite du berger, mais, après trois enjambées, retourna s’abriter dans la cabane. Jamais il n’avait vu telle tempête souffler sur les cimes. Le vent bouquetinhurlait et, à la lueur des éclairs, on devinait le paysage qui replongeait aussitôt dans le noir alors que le tonnerre résonnait sur les parois des montagnes. Les torrents d’eau venus du ciel cédèrent la place aux grêlons. A l’abri dans la cabane, il entendit crépiter les impacts sur la toiture et les volets. Il regretta de ne pas avoir tapé de quoi rouler quelques cigarettes au berger espagnol et son attente commença. Le pizzicato des grêlons s’espaça puis disparut sous les chœurs de l’ouragan qui balayait le massif. Il y avait de l’électricité dans l’air et pas mal d’eau aussi. Le vent poussait le tout au fond des vallées glaciaires creusées au cours des millénaires dans les roches montées des fonds marins en des ères antérieures.

Ötzi2 voulait fumer mais il n’avait qu’un briquet et des feuilles. Il fouilla son sac, trouva une barre chocolatée et un sachet de boisson énergisante. Mais pas un brin de tabac. Il dévora la barre et délaya la poudre dans un peu d’eau avant de boire la mixture qui devait faire effet dans le quart d’heure. Il sentait la nécessité de repousser ses limites pour lutter contre les éléments déchainés, même s’il n’avait sur l’instant aucune idée de la stratégie qu’il convenait d’adopter. L’alternative était simple : attendre ou foncer dans la tourmente.
Il décida d’attendre que la boisson énergisante produise son effet avant d’arrêter sa décision. Les éclairs et le tonnerre semblaient s’éloigner ; il se demanda s’il devait profiter de cette accalmie pour se lancer en direction du port malgré la pluie battante qui noyait le paysage. Des sons naquirent du fond de sa mémoire, mélodies sans paroles, mantras musicaux qui montaient crescendo là haut. La voie abrupte lui tendait les bras mais il n’osait s’y engager par peur de ne pas être à la hauteur. Une fois de plus il tergiversait et attendait un signal extérieur pour trancher dans le vif.
copper-age-manUne fois de plus c’était une fois de trop. Il ajusta son sac à dos, boutonna sa veste, recouvrit le tout de son poncho et, après avoir jeté un dernier regard à l’intérieur de la cabane, ouvrit la porte et fonça dans la tourmente en hurlant. Il n’avait plus peur de rien et lorsqu’un éclair déchira le rideau de pluie, il crut voir l’ombre d’Ötzi se détacher sur un rocher. Il montait, possédé par une rage plus forte que l’orage, une énergie qui le poussait en avant dans le chaos minéral en direction du col qu’il avait décidé de passer à tout prix. Autour de lui, ce n’était qu’obscurité, pluie et vent mais il avançait sans hésiter. Rien ne pouvait plus l’arrêter, il se sentit soudain libre, délivré de toute peur. Il fonçait droit dans la tempête, et montait sans faiblir d’un rocher à l’autre.
Le vent forcit encore et une lumière blanche monta vers l’ouest avant de percer le brouillard qui s’effilocha lorsqu’un rayon de soleil traversa la masse des nuages. Mille gouttes scintillaient sur l’herbe rase et l’eau ruisselait des flancs de la montagne qui brillait comme un diamant devant un ciel d’orage. Les nuages, chassés par les bourrasques, s’amenuisaient à l’horizon et un ciel bleu coiffa bientôt les hauteurs où se trouvait le port, quelque part au-dessus de la tête d’Ötzi2.

Quelques coups de tonnerre retentirent au loin comme pour fermer le ban. Les yeux clos, il sentit l’onde solaire le réchauffer. Il sentit aussi monter vers le ciel des odeurs d’humus, d’herbe et de bois. Une bouffée de chaleur lui traversa le corps, il sentit son esprit fasseyer tel une voile trop près du vent. Il tangua d’un rocher à l’autre en remontant le flot boueux du gave. La pluie avait lessivé la montagne et la terre repartait vers le bas pays où elle deviendrait humus fertile…. Au fond de lui-même il se sentait régénéré sans comprendre pourquoi. Son esprit volait très haut, très loin de la chaine, en des contrées dont l’homme ne foulerait jamais le sol. Une onde sereine le traversa et il sut qu’il n’aurait plus jamais peur, même si le monde d’en bas, celui des hommes, pouvait parfois s’avérer désespérant tant la bêtise semblait y régner en maîtresse incontestée….

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

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