La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

JOURNEE MOLLE

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Il ralentit l’allure car il disposait de la journée entière pour remonter la vallée du rio Ara sur une dizaine de kilomètres jusqu’à l’auberge installée là depuis des temps immémoriaux.

Le jour suivant, il franchirait le pont pour emprunter le chemin qui montait jusqu’à la ligne de crête, au col et à la frontière. Son vieux guide de voyage indiquait qu’en 1880, l’on pensa faire passer ici le chemin de fer de Tarbes à Saragosse via « un grand tunnel de plus de 6 kilomètres à percer du Cirque de Gavarnie à la vallée d’Ara, à travers le Marboré ». Ötzi2 sourit à l’idée d’un train s’engouffrant à toute vapeur dans un tunnel au fond du cirque. En définitive le forage fut effectué ailleurs et le chemin muletier continua d’accueillir, au gré des circonstances, les pèlerins, les fuyards et les randonneurs.

Quelque chose sonna dans ses poches. Son portable se rappelait à lui. Un appel professionnel qui le pétrifia au milieu d’un gué, le cul entre deux roches. Etait il disponible pour un rendez-vous en semaine 36 ? Son interlocuteur prit le chant du rio pour un bruit de chasse d’eau, en ressentit quelque gêne, et accepta la proposition d’Ötzi2 de rappeler plus tard car la réception était mauvaise. Fin de l’intermède et retour au torrent glacé dans la gorge boisée. La vision d’un bureau envahit d’un coup son esprit. Il tentait de chasser cette image incongrue au fond des bois lorsque son téléphone sonna de nouveau. Il s’en empara, retira la batterie et fourra le tout au fond de son sac. Il ne savait pas si cet appel arrivait trop tôt ou trop tard, mais ce n’était pas le moment. Il voulait se fondre encore quelque temps dans la nature avant de retrouver la ville où il manquerait de chlorophylle. Il inspira l’air vif du matin, puis écouta chanter le rio à ses pieds. Un oiseau invisible lança un trille et le soleil bondit au dessus de la crête. Sa chaleur emplit le lit du torrent pendant que sa lumière plongeait au fond des gours. Il entrevit l’éclair argenté d’un poisson à contre courant.
Si les sardines en boite venaient à disparaître, saurait il fabriquer un harpon en os ou des hameçons pour se nourrir? Ötzi pêchait, chassait, connaissait les plantes ; un savoir transmis depuis des millénaires avant d’être dissous dans la modernité, les engrais et les hypermarchés. On moquait ceux qui croyaient aux fées mais on respectait la main invisible du marché. L’humanité avait elle gagné au change ? Rien n’était moins sûr.
Il maudit ces pensées envahissantes. Il avait beau savoir que le début de la sagesse consistait à faire le vide dans sa tête, il n’y parvenait jamais. Même ici il était impossible de taire cette voix intérieure. Les hommes du Néolithique étaient ils sujets à cette logorrhée mentale? Les chercheurs tentaient de reconstituer certains aspects de leur vie, mais aucun appareil ne pouvait nous éclairer sur leur psychisme. Les préhistoriens échafaudaient des théories sur les motivations de ces hommes, qualifiés de primitifs par leurs successeurs accrochés à la technologie. Malgré tout les peintures de Lascaux gardaient leur mystère depuis 47000 ans et nul ne savait à quoi pensait Ötzi en grimpant vers le col où il avait trouvé la mort. Se pencher sur un passé si lointain était vertigineux : Ötzi2 décida de prendre un peu de distance en fumant, assis au soleil, sur un rocher surplombant le torrent. Il sortit son matériel mais la boulette tomba et disparut, emportée par le courant. Il ne restait qu’à affronter la réalité sans édulcorant, se défoncer en marchant, sentir l’adrénaline, tenter de retrouver l’énergie des hominidés cherchant leur pitance dans la savane.
Avant de s’élancer, il s’autorisa une cigarette et une rasade d’alcool. Il se mit à marcher avec entrain mais comprit en quelques minutes que le tabac et la rasade lui avaient coupé les jambes et le souffle. A la première trouée dans les taillis, il posa son sac et s’allongea dans l’herbe pour regarder filer les nuages dans le ciel. Sa respiration redevint régulière, son regard fit le point sur l’infini et il s’endormit, bercé par le chant d’un merle. Une heure plus tard, il se releva et fila d’une traite jusqu’au début de la piste forestière qui serpentait à travers la gorge en direction de l’auberge. Laissant à main droite la route descendue la veille en bus, il remonta la piste sur deux kilomètres jusqu’à l’étroit où un pont de pierre l’emportait sur l’autre versant de la gorge. Une sente longeait le rio sur la rive opposée à la piste. Il s’y engagea, assuré qu’aucune voiture ne l’y dérangerait.
Il en avait croisé deux sur la piste. Après leur passage l’odeur du carburant flottait dans l’air. Enfant, il adorait cette odeur qui lui tournait la tête, tout comme il aimait les tâches irisées sur le bitume mouillé. Monter en voiture était une fête. A vingt ans, il filait le long des routes, tête et pouce en l’air, à la recherche de la perle qui le réconcilierait avec ce monde où il ne trouvait pas sa place. Trente ans plus tard, il ne sautait plus d’un véhicule à l’autre et se sentait comme une feuille morte qui descend en tournoyant vers le sol pour y pourrir.

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Il avait espéré que quelques jours de marche en montagne lui clarifieraient les idées qu’il avait confuses. Pourtant, hormis lui, rien ne marchait dans cette histoire. La randonnée en boucle tournait court et le Mont Perdu s’évanouissait dans la poussière. Ici comme ailleurs, une fois que l’on avait atteint les sommets on ne pouvait que redescendre. Il sentait son moral chuter à chaque pas vers le bas, mais pour être honnête, les hauteurs lui tournaient la tête. La solution devait exister quelque part entre les gouffres et les sommets, une hypothétique voie du milieu qui restait à tracer. Les avancées technologiques exacerbaient les appétits mais n’apaisaient guère les esprits qui bouillonnaient de frustration.
Ötzi2 ne dérogeait pas à la règle. Comment oublier qu’au bout du voyage l’attendait un monde de fer et de béton où le naturel se vendait en flacon. Un monde où la nature avait remplacé la culture dans l’adage qui disait que moins on en avait plus on l’étalait. Il revit cette citadine confiant à la caissière qu’elle achetait des croquettes « bio » pour son chat en prévision d’un séjour à la campagne : la déconfiture était proche.
Cette randonnée était un placebo d’aventure, une tentative vouée à l’échec. Il allait rentrer en ville dans la foule et le bruit. Il allait se retrouver collé sur l’écran d’un ordinateur, les yeux rouges comme un lapin sous myxomatose. Il allait retrouver la solitude au cœur de la multitude, les inclus courbant la tête de peur d’être exclus et l’indifférence érigée en style de vie.
Effeuillant ces sombres pensées, Ötzi2 cheminait le long du torrent lorsque soudain il s’arrêta. Accrochées à une roche, des fleurs palpitaient au vent. Il s’approcha et se pencha vers la plante. Aucun doute: c’était Ramondia pireneica, une endémique qu’il n’avait jamais vu in situ. Il se pencha sur les fleurs violettes et ouvrit sa petite flore des montagnes pour en savoir plus. Ramondia faisait partie de la division des angiospermes – plus de 300 000 espèces recensées – mais appartenait « au club très fermé des 60 espèces capables de reviviscence ». Il apprit aussi qu’il s’agissait d’une gesnériacée, « grande famille tropicale répandue en Europe au cours de l’ère tertiaire ». Ce reliquat antédiluvien avait résisté à la collision des plaques ibérique et eurasienne, à l’engloutissement d’une partie de la chaine pyrénéenne à l’Oligocène et aux glaciations du Quaternaire. Devant l’opiniâtreté de cette fleur, Ötzi2 reprit courage. Ragaillardi par la résistance de la plante, il la salua puis reprit en sifflotant sa course vers l’auberge. La végétation s’éclaircissait, Les bois cédaient le terrain aux taillis et d’un coup le sentier déboucha dans la rocaille et la lumière. A main gauche, il découvrit le camping et l’auberge, en contrebas sur l’autre rive du rio.

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Douaniers espagnols à Boucharo (photo L.Meys )

Vingt ans auparavant, le lieu était sauvage et la maison rustique. Les voyageurs dormaient à la belle étoile sur le pré entre les bâtiments et le torrent. En approchant, il vit que l’auberge avait été réhabilitée. L’hospice avait repris du service et disposait maintenant d’une terrasse avec quelques parasols. Le pré était devenu un camping avec douches et toilettes. Si l’on pouvait toujours se désaltérer à la petite source un peu plus haut, il était possible aussi de prendre un verre en terrasse. Ötzi2 ne savait s’il fallait s’en réjouir où regretter l’ancien temps. Il alla s’acquitter de son écot pour la nuit et, après avoir monté sa tente aussi minuscule que légère, troqua chaussures de marche et chaussettes de laine pour une paire de tennis avant de se diriger vers l’auberge.
En terrasse il faisait trop chaud, même sous les parasols, mais à l’intérieur la grande salle était fraiche et sombre. Il avança jusqu’au comptoir et commanda une bière. Il était une heure de l’après-midi et son programme consistait à passer la journée ici, à lézarder entre le camping, le bar et le rio. Le refuge hospitalier, édifié au douzième siècle par des moines bénédictins avait été rénové, agrandi et modernisé. La chapelle était en ruines, mais le site offrait un accès «wifi » et une aire d’accueil pour les camping-cars. Il se demanda si la coutume médiévale offrant la gratuité pour les personnes sans ressources était encore de mise ou si l’usage était tombé en désuétude.
Il repensa à une photo du début du vingtième siècle, parue dans une « Géographie illustrée » de la France, où quelques gaillards moustachus se tenaient bien droit devant la cabane des douaniers et le pont roman. La légende précisait qu’il s’agissait de carabiniers espagnols, probablement chargés de surveiller le passage et d’empêcher la contrebande entre les deux pays. Les frontières des hommes s’étaient effacées mais la barrière naturelle restait. Les deux pays avaient envisagé de transformer le sentier muletier et route carrossable, mais le projet était resté lettre morte sur le versant espagnol. Sur l’autre versant, les Français avaient construit une route jusqu’au col où un parking avait été aménagé. Quelques décennies plus tard, lorsqu’il devint clair que le tronçon espagnol ne verrait jamais le jour, le dernier kilomètre de route fut fermé à la circulation et la nature reprit peu à peu ses droits. Le macadam se fendilla sous l’action du gel en hiver et de la végétation en été pendant que le col, débarrassé des voitures, retrouvait son aspect originel et sa quiétude.
En retournant à sa tente, il croisa un groupe d’adolescents qui ricanèrent à son passage. Collés au mur des sanitaires, ils affichaient leur indifférence au paysage et jouaient les durs en écoutant du rap. Ötzi2 sentit le poids des ans sur sa nuque et se dirigea vers la tente. A l’intérieur, où il avait réussi à caser le sac à dos, il ne pouvait tenir qu’allongé. Se contorsionnant tel un serpent, il changea de pantalon et ressortit en nage car le soleil tapait fort sur la toile. Il se mit en quête d’un coin frais et ombragé qu’il trouva au bord du rio, un peu en amont du pont, sous les branches d’un bouleau. Le gravier, accumulé à l’abri d’un rocher, formait sur la berge une plage à l’écart du courant. Il s’installa, dos à la roche, pour écouter le chant de l’eau qui descendait au creux de la vallée et se sentit enfin apaisé. Il aperçut les adolescents, encadrés par des moniteurs, franchir le pont pour attaquer le raidillon en direction du col. Ils disparurent dans les bois mais leurs voix résonnèrent quelque temps encore avant de s’effacer au loin.
Bercé par le clapotis des vaguelettes sur le gravier, Ötzi2 rêvassait en suivant du regard un nuage d’altitude étiré par le vent. Il repensa à sa nuit au pied du Mont Perdu et se demanda où était Boris aujourd’hui. Il ne pouvait que redescendre après avoir atteint le sommet mais par quel versant ? Le nuage, devenu fil d’argent, se fondit dans le bleu du ciel et Ötzi2, les yeux mi clos, sentit son esprit filer vers la vallée, emporté par le chant du torrent. Il fixa un trait de lumière qui dansait et allumait des reflets émeraude au fond de l’eau Ici et maintenant il ne faisait qu’un avec l’univers et, bien calé contre la roche tiède, aurait terminé ici son chemin s’il n’avait été soudain éclaboussé de la tête aux pieds par deux vacanciers plongeant dans l’eau glacée du haut du rocher. C’était râpé pour la méditation. Il se replia sur la terrasse de l’auberge où il attendit la fin de l’après-midi, les yeux dans le vague et le vague à l’âme, regardant les ombres s’allonger et le soleil décroître.

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

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