La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

LA DESCENTE

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Il croisa bientôt des randonneurs qui montaient vers la brèche pour contempler le versant français de la chaine. L’usage était de se saluer d’un bref « ola » car on était du côté espagnol et il s’y conforma. Ce court échange lui convenait et il n’avait guère envie d’aller au delà. Ceux qui montaient non plus, fort occupés à économiser leur souffle et leur énergie. Le sentier devint large et facile. Soudain le toit du refuge surgit de l’autre côté du rio qu’il traversa en sautant d’un rocher à l’autre.

Il posa son sac sur la dalle en ciment, s’adossa au mur et alluma une cigarette. Le soleil montait dans l’azur et tout autour du bâtiment les randonneurs s’éveillaient pour vaquer à leurs occupations : se laver à l’eau froide captée plus haut qui s’écoulait d’un tuyau en plastique, rouler les sacs de couchage, plier les tentes, bourrer le tout dans les sacs à dos et avaler un petit déjeuner avant de partir. Ils étaient tous en couple en famille ou en groupe et il était le seul à marcher en solitaire. Il entra dans le refuge, commanda un « café con leche » qu’il but dehors pour éviter la promiscuité du réfectoire et profiter de la chaleur matinale. Des sentiments contradictoires l’envahirent. Il était ravi de laper son café au lait en regardant ses congénères mais avait envie de repartir pour être seul et laisser vagabonder son esprit au rythme de la marche. Il pouvait passer par le haut de la vallée, un itinéraire somptueux mais sans point d’eau. Même s’il remplissait sa gourde au tuyau d’où sourdait une eau glaciale, il devrait en fin de journée ingurgiter un liquide tiède au goût métallique. S’il descendait vers le fond de la vallée, il trouverait la fraicheur sous les ombrages, mais aussi quantité de randonneurs agglutinés autour des cascades. Jouir en solitaire d’un parcours altier ou partager l’espace avec d’autres amoureux de la nature, il fallait choisir. Il termina son café, posa la tasse par terre et s’assit contre le mur chauffé par le soleil. Fermant les yeux, il s’imagina en lézard. Il fut tiré de sa torpeur par l’arrivée d’un groupe venu de la vallée dont les membres, tout à la joie d’être parvenus au refuge, retrouvaient l’usage de la parole après des heures de marche sous le soleil. Après avoir empilé les sacs à dos sur la terrasse la troupe s’engouffra à l’intérieur du refuge. Il referma les yeux mais le charme était rompu. Plus moyen de lézarder. Résigné, il se leva, resserra le foulard qui lui enserrait la tête, enfila ses lunettes de soleil et fit passer le sac sur ses épaules. Les premiers pas furent hésitants car la halte l’avait ramolli, mais il retrouva peu à peu son rythme dans le sentier escarpé qui descendait vers la vallée.

Après avoir traversé le replat herbeux où était bâti le refuge, le chemin s’enfonçait vers le sud entre de gros blocs rocheux. Plus loin, un trou béant trahissait la présence de la vallée. A main droite, au fond d’un ravin, le mugissement d’un torrent montait au gré du vent. Au dessus le soleil dardait ses rayons dans l’azur sans nuage. Ötzi2 se sentit de nouveau libre, seul entre ciel et terre, décidé à profiter de cet état de grâce aussi fragile qu’une bulle de savon.

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Tout à trac, il ressentit la vacuité de son existence face à la démesure de la nature. Il allait un jour disparaître et rejoindre le néant. Il ne servait à rien. Rien ne valait la peine de rien et il pouvait crapahuter dans la montagne tant qu’il le pouvait cela ne changerait rien à la course des corps célestes. L’humanité, par manque d’humilité peut-être, ne pouvait concevoir un monde sans hommes et pillait la planète pour se maintenir. Des espèces disparaissaient chaque jour et l’homme proliférait sur cet écocide. Quelques voix s’élevaient pour dénoncer le carnage mais les peuples continuaient à se dresser les uns contre les autres pour des questions de survie ou d’hégémonie. Ötzi avait connu la guerre du feu et la prochaine serait celle de l’eau potable. L’humanisme était en berne et les idiots du village planétaire tiraient des plans sur la comète.

Il s’ébroua pour chasser le spleen qui l’envahissait et se souvint de la vieille dame qui des années auparavant lui avait glissé que la peur n’écartait pas le danger. Il fallait avancer dans la vie même si chaque pas nous rapprochait du terme. Il n’existait pas d’alternative et, même s’il avait envie de se dissoudre dans le ciel bleu au dessus de la vallée, il reprit sa route vers le monde d’en bas auquel il appartenait. Le sentier déboucha sur une paroi abrupte et il s’engagea précautionneusement dans la descente. Il pensa de nouveau à son frère. Un quart d’heure plus tard, en bas du passage, il foulait de nouveau l’herbe rase des prairies d’altitude. Il arriva d’un coup au dessus de la vallée, se pencha au bord du précipice et aperçut en contrebas la grande cascade en forme de queue de cheval. Pour ceux qui montaient de la vallée, c’était le point final de la balade. Tout autour de l’eau, les randonneurs s’étalaient dans l’herbe et il sentit monter en lui l’envie d’être comme eux et de tremper ses orteils dans l’eau en écoutant gronder la chute. Il réalisa qu’il se trouvait à l’arrivée des chaînes qui permettaient de monter directement du fond du cirque vers les sommets mais il n’était pas question de descendre par là. Il s’écarta du bord de la falaise et repartit vers le sentier qui filait plein sud dans la rocaille avant d’obliquer vers l’ouest en suivant les courbes du relief.

Plus bas un panneau indiquait deux itinéraires : à gauche un sentier filait sur des kilomètres en suivant une longue faille incrustée dans la muraille. Il traversait des pelouses aériennes et des coins vertigineux d’où l’on apercevait tout le massif. Le bémol c’était l’aridité du parcours et l’absence de tout point d’eau. Il fallait quitter ce désert entre ciel et terre et redescendre au fond de la vallée pour se désaltérer. Le seul passage était un sentier qui plongeait vers le bas en zigzaguant entre les racines et les rochers. Ötzi2 était passé là une dizaine d’années plus tôt. Il s’était déshydraté en contemplant les cimes et les sapins noirs, s’était arrêté plusieurs fois pour observer de minuscules orchidées dans des pelouses au bord du vide et avait terminé la journée en avalant au pas de course le raide sentier qui menait au fond de la vallée. Une fois en bas, il avait foncé jusqu’au bâtiment près du parking pour se désaltérer à grands traits.

A droite, le sentier descendait en lacets serrés à travers les éboulis vers le haut de la vallée. Il s’y engagea d’un pas rapide car le soleil ardent qui frappait le versant de la montagne lui brûlait la nuque. En bas, les touristes pataugeaient au pied de la cascade. En l’air des oiseaux planaient dans le ciel vide. Soudain, il aperçut une colonie d’iris violets accrochée à la muraille. L’un d’eux était blanc, sans pigment, tout comme celui découvert sur le versant français. Ötzi2 eut le sentiment que cette fleur immaculée refermait la parenthèse ouverte deux jours plus tôt sur le plateau de Bellevue, un espace où son âme s’était libérée un instant du joug de la réalité. Cet iris blanc marquait la fin du rêve et la rumeur des vacanciers monta d’un coup jusqu’à lui. Il leva les yeux et vit les vents d’altitude disperser à travers le ciel la trainée d’un vol long courrier. Les deux pieds dans la caillasse, il imagina les passagers somnolents calés dans leurs fauteuils à dix mille mètres d’altitude. L’envie d’en être le traversa mais en son for intérieur il se sentait mieux seul dans la montagne entre sueur et pesanteur, pied à terre mais tête en l’air.

A mi pente il croisa un couple, un peu plus bas une famille de trois enfants. Parvenu à la cascade, il se mêla aux randonneurs sur les roches au bord de l’eau, retira chaussures et chaussettes puis plongea ses pieds dans l’onde glacée. Les marcheurs continuaient d’arriver par vagues sur la prairie traversée par le rio et il décida d’écourter la pause. Un large chemin menait par forêts et pâtures à la sortie de la vallée. Il le descendit au pas de charge et ne ralentit qu’à la vue du bar accoté au parking. Il entra, posa son sac par terre, s’installa sur un tabouret au comptoir, commanda un Coca et le but d’un trait. Dans le suivant il mit une dose de rhum. Cuba libre. Le nom lui plaisait autant que le goût, mais après deux jours de marche, la tête lui tournait. Il était temps de gagner le bourg à la sortie de la vallée.

Il voulait boire assis en terrasse en regardant les voitures filer vers le sud. Ensuite, il chercherait une chambre avec salle de bains et, une fois récuré, gagnerait par les ruelles la place autour de laquelle s’alignaient la mairie, la poste, l’église et quelques vieilles maisons en pierre sombre. Le ciel devenait laiteux et l’on sentait monter la fraicheur du crépuscule. Il monta dans le bus qui faisait la navette entre ce parking au pied des cimes et la bourgade à quelques kilomètres de là. Il posa son sac, étendit les jambes. Calé dans son siège en bord de fenêtre, l’idée que la route allait défiler jusqu’au bourg sans qu’il ait à fournir le moindre effort le fit sourire.

Le bus démarra et franchit les gorges profondes et boisées par une route bâtie à flanc de montagne. Le moteur à explosion avait du bon. Passé le pont jeté sur le rio Ara, la route s’élargissait et longeait le cours d’eau qui écumait en contrebas derrière les taillis. Le bus accéléra et bientôt le village apparut, serré autour de son église édifiée sur un contrefort derrière lequel la vallée s’ouvrait en direction des plateaux arides du bas Aragon. Le bus s’engagea sur la route moderne qui contournait le village par en bas, franchit un petit tunnel et s’arrêta cinquante mètres plus loin. Les passagers descendirent avec armes et bagages pour s’engager dans les ruelles qui menaient au centre du village.

Après ces deux jours de frugalité en haute montagne, la bourgade brillait de mille feux. Sur la petite place le bureau de poste allait fermer mais les autres commerces étaient ouverts. Ötzi2, toute honte bue, avant même de prendre un bain, plongea dans le consumérisme et acheta des cartes postales ainsi que quelques provisions de bouche. Il descendit à l’auberge où il était passé dix ans auparavant. Le réceptionniste avait comme lui pris quelques rides, mais la décoration n’avait pas changé. Il monta dans sa chambre, ferma la porte, posa son barda, son piolet et ses grosses chaussures le long du mur, puis fila sous la douche. Trente minutes plus tard, rasé de près, il ressortit et après quelques pas, décida d’entrer dans un bar qui arborait un panneau où était écrit en lettres noires « Aqui se puede fumar ». Quelques habitués buvaient et discutaient en haussant la voix pour couvrir le son de la télévision installée sur le mur du fond de la salle à manger. Il commanda une tortilla avec un pichet de vin rouge et alluma une cigarette en attendant d’être servi. A l’écran, un incendie de forêt, des pompiers, des camions, des avions. Tout ceci en direct d’Andalousie. La bouche grasse de jaune d’œuf, il avala une bouchée de pain, vida d’un trait son verre de vin, paya son écot et repartit dans la nuit. Plus d’incendie sur écran large. Sous l’écrin bleu de la voûte céleste constellée d’une myriade de points lumineux, des ruelles entrecoupées de marches le ramenèrent jusqu’à sa chambre où il sombra dans un sommeil sans rêves.

Il s’éveilla avec l’aurore et les chants d’oiseaux. L’auberge sommeillait encore. Il poussa la porte et regarda vers l’ouest. Les dernières brumes s’effaçaient devant le soleil montant. Le vent était tombé après avoir soufflé une partie de la nuit. Dans un ciel cristallin, à l’heure où la rosée couvre encore les herbes au bord des chemins, il inspira, s’emplit les poumons d’air vif et frais. Il avait envie d’un café au lait chaud et de tartines, mais la réception était déserte et la salle à manger fermée. Il eut envie de fumer et, fouillant ses poches à la recherche de cigarettes, sentit sous ses doigts un papier : la lettre de Boris. Il la relut avant de la plier et la ranger dans son portefeuille. Il n’avait plus qu’à prendre les bonnes décisions pour la suite de son périple. Il entendit du bruit derrière lui. Le réceptionniste ouvrait la salle à manger. Un café et un croissant plus tard, Ötzi2 était sur le départ.

Il s’engagea d’un pas rapide sur la route, s’appliquant à garder un rythme soutenu qui lui rappela son passage à l’armée où un gradé leur hurlait dans les oreilles de marquer le pas du talon tout en chantant des hymnes guerriers où il était question de fureur et de bataille. Trois mois plus tard, devant son peu d’appétence pour le métier des armes, un médecin-chef l’avait renvoyé dans ses foyers sans savoir qu’il n’en avait pas et vivait pouce en l’air au bord des routes. En ces temps là, il fonçait droit dans la vie qui aujourd’hui filait comme du sable fin entre ses doigts.

Des bribes du passé remontèrent au rythme martial de ses chaussures sur le bitume. Il abattit le premier kilomètre d’un bon train et, à la moitié du second, trouva le sentier indiqué sur sa carte par un filet rouge. Il quitta la route pour un raidillon qui entre pins et bouleaux menait au bord du rio et laissa derrière lui le bitume pour retrouver la nature, l’herbe et les feuilles.

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

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