La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

LE MONT PERDU

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Ils parvinrent ainsi aux abris sommaires situés sur le replat face à l’étang gelé. Selon la carte, ils se trouvaient à deux mille neuf cent quatre-vingt mètres d’altitude.

Ötzi2 était déjà venu ici vingt ans auparavant mais sans y bivouaquer. Il avait franchi le col du Cylindre puis était descendu par la face nord du mont Perdu jusqu’au lac Glacé qu’il avait contourné avant de monter jusqu’au refuge de la brèche de Tuquerouye où il avait fini par trouver le sommeil. Lorsqu’il était arrivé au bord de l’étang gelé, c’est en observant une cordée descendante qu’il avait compris comment accéder au col. Aujourd’hui, lui et Boris étaient seuls au pied du mont Perdu illuminé par le soleil de fin d’après-midi. Après avoir fait ricocher des pierres sur la surface gelée de l’étang, ils examinèrent les abris afin de déterminer lequel offrirait la meilleure protection pour la nuit. Ils étaient composés de pierres empilées en murets arrondis pour protéger du vent qui soufflait vers le col. L’un d’eux, adossé à un gros bloc, était profond et bien orienté. A cet instant, l’air pétillait au fond de leurs poumons et le soleil leur chauffait les os, mais ils devaient penser au froid nocturne. Dans ce capharnaüm minéral à presque trois mille mètres d’altitude, les nuits pouvaient être glaciales et, même bien équipés, il importait de s’assurer un bivouac optimal avant la tombée du jour.

 

Le soleil descendait sur l’horizon et les parois rougeoyaient en contrebas pendant qu’au sud les sierras se nimbaient de brumes. Calé sur son sac à dos appuyé sur la roche au fond de l’abri, Ötzi2 sentit un grand calme l’envahir au fur et à mesure que déclinait la lumière. En bas, il faisait nuit mais ici les cimes jetaient leurs derniers feux avant de plonger dans l’obscurité qui allait s’emparer de tout et apporter l’oubli, du moins jusqu’au petit matin. Dans le silence qui précédait la fin du jour, ses pensées s’étiraient à l’instar des cirrus qui flottaient dans le ciel du soir. Boris contemplait le névé qui montait jusqu’au sommet du mont Perdu et pensait à son ascension du lendemain. Ötzi2 se souvint de son précédent passage dans les parages.
Bien des choses avaient changé en vingt ans, mais les chemins de montagne se haussant du col d’une vallée à l’autre existaient depuis la nuit des temps. Au long de ces sentes se trouvaient des granges dans les prés, des monastères tapis dans la verdure d’un vallon, des villages dans les vallées et des tavernes où les truites du gave rissolaient au fond des poêles. Ce monde d’antan aux forêts peuplées de brigands et de sorciers avait disparu, mangé par le bitume, le béton et l’acier. Il n’en restait que des lambeaux encerclés par une humanité en conflit avec la nature. L’issue du combat demeurait incertaine. Les banquises et les glaciers fondaient mais l’eau potable se raréfiait. La planète se réchauffait et les futurologues déprimaient. Il fallait retrouver l’endurance d’antan car les temps à venir seraient difficiles : on ne se battrait plus pour du pétrole mais pour de l’eau potable. Les scientifiques tentaient de modéliser les changements à venir afin de parer aux bouleversements envisageables, les politiciens s’agitaient, les foules bouillonnaient, réclamaient du pain et des jeux, les oligarques leur proposaient des bouquets de chaînes.

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Ötzi2 frissonna et ouvrit les yeux : au pied du mont Perdu les névés avaient disparus dans les derniers feux du soleil, la nuit était tombée et au dessus de lui des myriades d’étoiles criblaient le firmament. Après deux jours en montagne sans se laver ni se raser, il sentait l’animal et se rapprochait d’Ötzi. Il grattouilla sa barbe naissante et repensa aux risques inconsidérés pris vingt ans plus tôt de l’autre côté du col et à la chance qu’ils avaient eu, lui et ses compagnons, de s’en tirer sans dommage. Monté seul jusqu’à l’étang gelé, il avait rencontré cinq néerlandais qui effectuaient la même randonnée. Ils avaient passé ensemble le col du Cylindre et redescendu la face nord du mont Perdu, un parcours spectaculaire mais sans réel danger à condition d’être prudent. Le seul passage délicat était une dalle rocheuse où il fallait assurer ses prises. En l’absence de cordes, ils avaient formé une chaine pour descendre les sacs afin d’être plus légers pour s’accrocher aux anfractuosités de la pierre. Par orgueil, il n’avait pas donné le sien, alourdi par le matériel photo, et avait failli tomber lorsque son pied avait glissé. Il s’était plaqué contre la paroi et avait patienté le temps de retrouver un rythme cardiaque normal. Parvenus sans encombre en bas du mont Perdu, ils avaient décidé, après une courte halte près d’un petit torrent, de traverser perpendiculairement le névé qui descendait des sommets vers le lac Glacé. Il ouvrait la marche. Au bout d’une dizaine de mètres, il avait réalisé qu’il était le seul à posséder un piolet, que personne n’était encordé et que si quelqu’un glissait il finirait cent mètres plus bas dans l’eau glacée du lac dont il ignorait la profondeur à l’aplomb du névé. L’idée lui avait pétrifié le cerveau quelques secondes. Il avait ralenti l’allure et tracé une piste profonde en enfonçant ses grosses chaussures dans la neige molle, demandant à ses compagnons d’avancer doucement et de bien mettre leurs pieds dans ses traces. Le quart d’heure suivant fut un des plus longs de sa vie et il se sentit délivré lorsque tout le monde se retrouva de l’autre côté sur la roche. Le reste de la randonnée s’était déroulé sans anicroches mais il n’avait jamais oublié ce moment où il avait senti le danger planer.

 

Vingt ans après, il était de retour, tel l’assassin sur les lieux du crime, le souffle plus court, le dos en vrac et des souvenirs supplémentaires en tête. Il alluma son réchaud à alcool pour chauffer un peu d’eau. Ces gestes le ramenèrent à l’instant présent. Le vent montant de la vallée s’engouffrait par le col. Il releva sa capuche et fouilla son sac à la recherche d’un sachet de soupe dont il jeta le contenu dans l’eau frémissante. Il posa le couvercle sur la popote et se dit qu’il n’y avait rien de mieux qu’un bivouac en montagne.
« La montagne c’est parfois bizarre » déclara alors Boris, comme s’il avait lu dans ses pensées. Ötzi2 acquiesça en grognant. La nuit était tombée. Les formes des rochers s’évanouissaient sous le clair de lune et pendant que les légumes en poudre mijotaient dans son quart, il se demanda s’il allait raconter à son voisin l’histoire du couteau planté dans une souche au pied d’un sapin, oublié et retrouvé cassé quelques jours plus tard. C’était sur l’autre versant, dans les bois sous le plateau de Bellevue ; il avait quitté le sentier et s’était enfoncé entre les branches basses juste assez pour disparaître de la vue d’éventuels promeneurs afin d’entretenir l’illusion d’être seul dans la nature. Quelques heures plus tard, il avait constaté l’absence de son Laguiole, mais il était déjà trop avancé pour faire demi tour et il s’était dit qu’il le retrouverait à son retour car il était tout à fait improbable que quelqu’un passe à cet endroit précis. Trois jours plus tard, il avait récupéré le couteau. Il n’était plus fiché dans la souche mais reposait sur un écrin de mousse. Il s’en était emparé et avait découvert que les deux platines d’acier trempé avaient été cassées net en deux parties. A ce jour, il n’avait toujours pas compris quelle force avait pu briser l’acier comme du verre sans endommager le manche de corne. Boris avait raison, la montagne était parfois bizarre. Avait il dérangé sans le savoir un habitant invisible qui se serait vengé de son intrusion ? Il avait gardé le couteau brisé pendant de longues années avant de s’en débarrasser faute de comprendre ce qui s’était produit ce jour là dans les bois sous le plateau de Bellevue. Il allait en parler à Boris mais ce dernier s’était endormi au fond de l’abri. Il ne lui restait plus qu’à faire la même chose après avoir ingurgité la tambouille lyophilisée.
Le sommeil fut long à venir, entrecoupé de rêves où les visages d’amis disparus flottaient dans un paysage noir et blanc. Des nuages roulaient dans le ciel gris et la peur régnait sur la Terre. Les hommes reculaient devant les convulsions de la planète. L’heure était à la tempête. Il se réveilla en sursaut et entendit au loin le tonnerre gronder. Baigné de sueur, il exhalait une odeur de fauve. Il se mit à trembler de froid et de fièvre et se rencogna au fond de l’abri à la recherche d’un peu de chaleur. Le cauchemar vibrait encore dans son esprit et il se pelotonna en position fœtale dans son sac de couchage. Entre les roulements du tonnerre, il entendit Boris ronfler à ses côtés. Malgré l’inconfort de la situation il parvint à se rendormir jusqu’au petit matin.
Lorsqu’il ouvrit les yeux, il était seul. Boris avait disparu, en route pour le sommet du mont Perdu. Il s’étira dans son duvet et se leva. Il aperçut alors une enveloppe coincée sous une pierre, s’en empara et l’ouvrit. Une feuille de papier pliée en quatre s’en échappa. Mal réveillé, il la regarda atterrir à côté d’une flaque d’eau. Il se baissa pour la ramasser et vit qu’elle était couverte des deux côtés d’une écriture serrée. Le papier mince avait gardé l’empreinte du stylo et il sentait les mots du bout des doigts.
 » Mon ami, excuse moi de m’être endormi comme une bûche hier soir mais la journée avait été rude. Puisqu’ a priori nous ne sommes pas fondés à nous revoir, je me permets de t’adresser ces quelques mots car j’ai vu que nous étions tous deux en quête d’un abri dans ce monde mouvant. J’espérais changer ma vision du monde en venant marcher entre le mont Perdu et le pic Anonyme. Mais je réalise que je suis venu chargé de pensées, supportant en sus de mon barda le poids des ans. Des mots démotivants emportés par le vent. Pourtant j’en couche d’autres sur le papier dans la pénombre du petit matin. Tu dors alors que le jour se lève et que la nuit s’achève en même temps que tes rêves. Dès que tu ouvriras les yeux, la réalité reprendra ses droits sur toi et si j’écris ces quelques mots, c’est pour te dire que, comme tout être humain, tu es seul sur cette terre. Lorsque tu es né, vous étiez deux mais depuis tu avances en solitaire. Tu crois parfois savoir mais tu sais que tu connais peu de choses et si cela te mine, sache que c’est le sort commun de tout être doué de pensée. Avant de m’éclipser en direction du Mont Perdu, je te souhaite de prendre les bonnes décisions pour la suite de ton périple. Amitié montagnarde. Boris. « 

Ötzi2 lut la lettre et, après l’avoir pliée, l’empocha, perplexe. Il était maintenant bien éveillé. Le soleil se levait et les sierras émergeaient dans le lointain. Faute de café, il but un thé et tournant sur lui même s’offrit un panoramique sur le paysage avant d’enfiler ses chaussures. Il décida de revenir sur ses pas en longeant la grande faille jusqu’à l’endroit où un cairn indiquait la voie du refuge. Plutôt ports que pics, il était plus attiré par le monde d’en bas que par la voie abrupte, café avec vue sur les grottes plutôt que l’inverse. Après l’ivresse de la montée, il fallait redescendre, oublier Ötzi et se retrouver face à soi-même sans perdre pied. Il rangea son quart dans le sac, roula une cigarette et entreprit de redescendre jusqu’à la cascade où il avait rencontré Boris la veille. L’itinéraire s’avéra aussi ardu à descendre qu’à gravir. Après quelques zigzags dans des éboulis, il retrouva le chaos cyclopéen et le traversa pour rejoindre en contrebas de la cascade le point où la sente coupait le rio. Il bifurqua à droite et s’arrêta au bord de l’épaulement qui dominait les prairies accrochées au flanc du massif. Le soleil rasant du matin allumait des touches fauves sur les monts qui fermaient l’horizon à l’ouest. A ses pieds s’étendait une auge glaciaire dont le fond était couvert d’herbe rase. Plus bas, sur la gauche, il devinait le sentier qui filait jusqu’au refuge en suivant une faille à mi pente. L’itinéraire était simple hormis un passage délicat à mi-parcours qu’il convenait d’aborder avec circonspection. Il repensa à la lettre de Boris et la solitude s’abattit sur lui telle un aigle sur sa proie. Hier il avait parcouru cette sente en sens inverse, plein d’énergie et mû par la volonté de rester dans les hauteurs désertiques. Cet élan s’était brisé et l’énergie l’avait abandonné sans qu’il sache si cette volte-face était due aux quelques lignes de Boris ou au rêve qui l’avait éveillé en pleine nuit. Il sentit sa faiblesse face aux convulsions du relief et un tremblement incontrôlable s’empara de tout son corps. Il n’était qu’un pantin égaré dans la montagne, une ombre fugitive à la recherche d’une raison de vivre. Il avait cru prendre de la hauteur mais la bassesse l’avait rattrapé.

 

Avant de rejoindre la piste menant au refuge, il embrassa le paysage du regard et interpella ses chers disparus à voix haute : « Où que vous soyez maintenant, si vous le pouvez, regardez par mes yeux. Là où je suis, vous êtes aussi ! ». Mais hormis le sifflement du vent, un silence profond régnait sur la montagne et, après cette vaine exhortation, il reprit sa marche en direction du refuge. Parvenu à l’endroit où un cairn à main gauche indiquait le sentier qui y menait, il franchit avec précaution une barre rocheuse où le moindre faux pas l’aurait précipité une centaine de mètres plus bas, puis accéléra l’allure. Il avait eu sa dose de solitude et voulait revoir les prairies fleuries en contrebas, forcer les verrous glaciaires où mugissaient les cascades, traverser la forêt qui s’accrochait aux murailles qui dominaient la vallée. Et il avait envie d’un café chaud.

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

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