La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

BREVE RENCONTRE

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Il redescendit en direction du verrou rocheux derrière lequel s’étendait un plateau herbeux où un cours d’eau paressait entre les mousses et les graminées pour retrouver la piste qui filait sans un pli vers l’orient.

Face à lui, le mont Perdu dominait le paysage. Après le long passage dans la rocaille, la pelouse fut un baume pour ses pieds… Il décida d’une halte non loin d’un rocher qui l’abriterait du vent le cas échéant. Le sac posé, il se souvint de ce photographe animalier qui lui avait confié qu’afin ne pas dégager l’odeur d’un carnivore il s’imposait quinze jours de diète végétarienne avant de s’enfoncer dans la nature pour approcher au mieux la faune sauvage. Il se souvint alors que la veille au matin il avait mangé un sandwich au pâté au buffet de la gare de Lourdes en attendant le car. C’était peut-être pour cela qu’il voyait si peu d’animaux à part quelques choucas en contrebas. Il avait pris soin de ne pas enfiler une de ces vestes rutilantes aux noms prétentieux qui ornent les rayons des magasins mais effrayent les animaux sur le terrain. Pourtant sur le plateau il était seul dans la flore entre ciel et terre. Mieux équipé que Ötzi mais guère plus avancé pour le reste. S’il n’avait pas une horde aux trousses comme son prédécesseur, le monde moderne parfois ne valait guère mieux que le néolithique en terme de sauvagerie. La technologie avait rendu l’homme puissant mais il n’était pas devenu sage pour autant.

 

Sur la planète on se battait toujours à la machette, mais la gamme de destruction s’était élargie au thermonucléaire avec ses sous-marins lance-missiles tapis au fond des mers. En ce début de 21ème siècle l’humanité ramait toujours. Chacun émettait des avis sur tout mais personne ne savait pourquoi dix-huit mille ans auparavant des graffiteurs paléolithiques avaient jeté leur dévolu sur les parois de la grotte de Lascaux où ils avaient tracé des silhouettes d’animaux avant de les peindre et de disparaître dans le fleuve du temps avec les secrets de la grotte peinte qui, redécouverte par hasard, manqua périr de la curiosité contemporaine car son ouverture aux visites modifia la composition de l’air ambiant et les fresques en pâtirent. Il fut décidé de fermer la grotte et d’en réserver l’accès aux chercheurs et aux hôtes de marque. Pour l’édification des foules on fabriqua une réplique de la grotte que l’on installa à côté de l’original et un site internet où l’on pouvait découvrir les lieux sans y mettre les pieds ce qui était le charme mais aussi la plaie de l’époque : on allait un peu partout mais assis devant un écran.
Avant de quitter la ville il avait consulté des forums consacrés à la marche en montagne et constaté d’après photos que l’enneigement sur le versant espagnol était faible. Cette information pêchée dans le grouillement de la toile l’avait projeté à l’écran sur les contreforts de la chaine sommitale. Puis un clic de souris l’avait connecté sur une caméra tokyoïte au confluent d’un canal et de la Sumida pendant qu’il vidait sa messagerie. Sans offre de travail ni convocation de l’administration, il était parti au lieu d’éplucher les sites d’annonces et d’attendre des réponses qui n’arrivaient pas. Quarante-huit heures plus tard il s’était affranchi de ces contingences sur la piste du Mont Perdu, même si cela n’était qu’une fugue loin des soucis composant son ordinaire. On le trouvait trop vieux sur le marché du travail et il se rassurait en constatant que son organisme était comme autrefois capable de grimper dans la montagne.

Adossé au rocher, il roulait un joint après avoir mangé un peu de pain et de fromage. Le soleil brillait, le vent était tombé et il commençait à s’épanouir dans cette zone sauvage loin des écrans et des réseaux de tout poil. Accroupi dans l’herbe, il observa un insecte piégé par une drosera. Plus l’animal se débattait plus il s’engluait. Les tentacules se replièrent l’un après l’autre et l’insecte cessa bientôt de lutter. La plante allait s’enrouler autour de lui pour s’en nourrir et quelques jours plus tard il ne resterait qu’une carapace vidée de ses fluides. La nature n’avait pas d’état d’âme. Il fallait survivre et se reproduire avant de mourir, le reste était foutaise. Les formes et les couleurs des fleurs n’existaient que pour attirer les fécondateurs et perpétuer l’espèce jusqu’à la fin des temps. L’humanité croyant se détacher de ce cycle implacable en intervenant sur la nature n’avait réussi qu’à en dérégler les mécanismes et malgré tout son savoir-faire restait incapable de fabriquer une fleur ex nihilo alors que le premier imbécile venu pouvait la cueillir ou marcher dessus. Mais l’orgueil humain était sans limites et l’on persistait à tripoter des gènes dans les laboratoires, envoyer des sondes dans l’espace pour tenter d’appréhender le monde qui nous entourait à seule fin de l’exploiter à notre avantage. Des voix s’élevaient pour condamner cette main mise de l’homme sur la planète mais le gros de la troupe subissait bon gré mal gré ce bétonnage de l’esprit qui consistait à consommer pour exister. Au final, nous étions piégés aussi sûrement que l’insecte dans la drosera.
Il avait imaginé qu’il suffisait de marcher en solitaire loin de la ville pour échapper à son sort mais cela ne durait que le temps du voyage et au bout du sentier régnait l’asphalte. Il décida de passer le plus de temps possible dans la montagne. Il suffisait d’ignorer les cairns qui balisaient l’itinéraire jusqu’au refuge et d’approcher la base du Mont Perdu au lieu de descendre vers les herbages. Il se souvenait d’abris sommaires où l’on pouvait bivouaquer un peu en dessous d’un étang glacé. La nuit serait fraiche mais cela l’attirait plus que la chaleur humaine du refuge. Il avait de quoi boire, manger, fumer et il serait toujours temps de retrouver des congénères le lendemain. Il inspecta les alentours dans ses jumelles et n’aperçut ni homme ni bête dans le chaos minéral. Il décida de préparer un café avant de se remettre en route et se rendit compte qu’il avait emporté la cafetière mais pas le café. Il se rabattit sur le flasque et la gorgée d’alcool lui fouetta les neurones.
Une pluie fine se mit à tomber lorsqu’il se mit en route vers les sommets masqués par les nuages. La sente filait droit le long d’un épaulement orienté à l’est. Il avançait d’un bon pas et lorsqu’il se retourna, la vallée glaciaire apparut entière avec ses parois abruptes et ses pelouses parsemées de tourbières. Le temps couvert accentuait la sauvagerie des lieux et il n’aurait pas été surpris de voir Ötzi dans le décor. Il franchit un ressaut et entendit le grondement d’une cascade avant de la voir. Cinquante mètres plus loin, il s’arrêta et posa son sac au bord du torrent. Il leva les yeux vers le haut de la chute d’eau qui semblait jaillir de la masse du Mont Perdu trônant dans les nuages. Les rafales de vent rabattaient une bruine froide sur son visage et il traversa le torrent avant d’être trempé. En bas, il distinguait le toit du refuge espagnol et les taches colorées des tentes de randonneurs, seules présences humaines dans le panorama. Soudain le voile nuageux se déchira et le soleil illumina la vallée. Il n’avait aucune idée de l’heure mais estima qu’il avait le temps de reprendre un peu de force avant d’attaquer la montée vers l’étang glacé. Le vent était tombé et la chaleur des rayons solaires lui insuffla de la vigueur.

 

Depuis son départ du village il avait abandonné petit à petit ses réflexes citadins et croyait commencer à retrouver la paix intérieure qui lui faisait défaut en ville. Il se demanda combien de jours il pouvait tenir seul dans la montagne avant de redescendre vers les vallées habitées. Combien de jours sans personne à qui parler, sans douche et sans café… Il n’était pas Ötzi, il s’en fallait de beaucoup… Même avec son barda d’homme moderne, tente ultra légère, duvet sarcophage, briquet tempête, carte détaillée, couteau et bouffe à gogo, il ne tiendrait guère plus de trois jours dans les hauteurs. Mais à condition que le beau temps se maintienne : si l’isotherme zéro descendait à mille cinq cent mètres d’altitude, les nuits seraient glaciales. Ötzi avec ses chaussons de cuir et ses vêtements en peau grimpait, blessé, dans un glacier alpin à trois mille deux cent mètres d’altitude. Et lui dans quelques jours, voire quelques dizaines d’heure, foulerait les rues d’un village à la recherche d’un bar-tabac avec terrasse. Il n’y avait plus de loups ni d’ours et le bouquetin avait disparu des failles escarpées. Il restait des oiseaux, des isards, des desmans, des salamandres, des brassées de fleurs dans les prairies d’altitude et les rios creusant des gorges à travers la roche pour rejoindre les plaines. Il restait l’écho des glaciers géants qui avaient raboté le massif, sculpté la roche, creusé des cirques et des canyons là où jadis s’étendait un océan. C’était avant que des convulsions telluriques ne bouleversent le paysage qui deviendrait en ce début de vingt et unième siècle un parc naturel protégé où il serait interdit de cueillir une fleur, même pour l’offrir à son amie de cœur.

 

La sente qu’il avait suivi jusqu’ici reprenait au delà du torrent avant de disparaître derrière un pan de roche. Il leva les yeux au-dessus vers le mont Perdu qui l’écrasait de sa masse et le ramenait à la fragilité de sa condition. En 1798, le sieur François Pasumot, Ingénieur – géographe des Académies de Dijon et d’Auxerre, notait déjà après quelques voyages dans les Pyrénées que « Malgré les beautés ravissantes que l’on ne cesse d’admirer, l’âme se replie sur elle-même. On est confus de n’être presque moins qu’une fourmi, en comparaison des masses énormes dont on est environné, et dont les proportions en tous sens excèdent infiniment les idées ordinaires ». Il était une fourmi, Ötzi aussi, et, entre ces deux avatars, des centaines de millions de fourmis sur deux pattes avaient tracées le chemin qui l’amenait aujourd’hui au pied du Mont Perdu avant de replonger dans ce monde urbanisé mais peu urbain où le virtuel prenait le pas sur la vertu. Il respirait loin des écrans, des mots de passe et des banques de données. Entre ciel et terre, la fourmi déployait son énergie et s’en tirait bien. Combien de jours pourrait il tenir, c’était toute la question. C’est à cet instant qu’un homme surgit sur la sente. Plus âgé que lui, il avançait d’un bon pas. En quelques secondes ils se trouvèrent nez à nez. L’inconnu s’arrêta et le fixa du regard avant de lui adresser la parole.

– Beau temps n’est ce pas ? En route pour le mont Perdu ? 

– Pas exactement en fait. Sans crampons je risque de me casser les dents sur les névés alors je me contente de crapahuter à l’étage inférieur.

– D’où venez vous ? 

L’arrivant était trop curieux. Il lui renvoya la balle.

– Et vous ? 

Le nouveau venu le regarda, sourit, puis attrapa sa gourde et s’envoya une rasade avant de répondre que c’était une longue histoire, mais qu’il pourrait la lui raconter s’ils grimpaient ensemble quelques heures jusqu’à l’étang glacé. L’arrivant avait l’air fréquentable et ils se mirent donc en route vers les hauteurs en zigzaguant entre les rochers. La montée était rude et ils n’échangèrent que quelques mots pendant la traversée du chaos minéral. Plus ils s’élevaient, plus le panorama s’élargissait derrière eux et, à chaque fois qu’ils se retournaient, ils avaient l’impression que la vallée se creusait davantage en contrebas. Au delà, vers le sud, les contours des sierras barraient l’horizon pendant qu’au dessus d’eux le mont Perdu trônait dans le ciel d’un bleu profond. Après quinze minutes de marche, ils s’arrêtèrent afin de satisfaire un besoin naturel. L’inconnu l’apostropha alors qu’ils urinaient de concert sur une dalle en pente.
– Vous ne trouvez pas que c’est un luxe de pisser sur du marbre ? Je ne peux pas vous serrer la main mais je m’appelle Boris. Et vous ? 

– Moi ? Ötzi2.

– Drôle de nom.

– A dire vrai c’est un surnom.

– Ca me va. On repart ? 

– On repart.
Il reprirent à pas lents le chemin des cimes et sortirent bientôt du chaos où ils devaient se faufiler entre les rochers. Boris, russe et bouddhiste, portait bien la cinquantaine et avait décidé « dans un moment d’égarement entre deux stations du métro moscovite » de grimper au Mont Perdu.
Ils s’engagèrent dans le couloir qui montait vers les abris de l’étang gelé. Boris expliqua à Ötzi2 qu’il avait connu des fortunes diverses, jusqu’au jour où il avait appris qu’au centre des Pyrénées le pic Anonyme se dressait face au mont Perdu. De prime abord déboussolé par cette toponymie, il s’était mis en tête que visiter ces lieux lui ouvrirait l’esprit. C’est pourquoi il était là, avec son piolet, à suer dans le raidillon qui précédait le ressaut derrière lequel s’étendait l’étang gelé. Ötzi2, la tête bien enfumée, grimpait derrière sans un mot en pensant à son frère disparu.

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

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