La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

SUR LA BRECHE – chapitre 2

Poster un commentaire

 

Le soleil avait ramolli la neige et la croûte gelée craquait sous ses pas. Ses chaussures ajoutaient leurs empreintes sur d’autres plus anciennes. S’aidant du piolet, il avança le long d’une arête granitique. Pour se protéger de la réverbération sur les névés qui couvraient le sol jusqu’à la brèche, il enfila ses lunettes de soleil et la roche s’assombrit encore. Tout au long de l’ascension qu’il avait effectué à pas lents, il se retourna plusieurs fois, regardant le paysage s’ouvrir et le refuge s’amenuiser. Il parvint au pied d’une barre rocheuse qu’il franchit lentement en s’aidant des mains. Il prit pied sur une dalle rocheuse parsemée de blocs de pierre. Le refuge et le bas du cirque disparurent de son champ de vision. Il ne restait que l’immensité du ciel et les sommets alentours. Il éprouva la sensation d’avoir franchi un palier. Plus d’herbe ni de lichens, mais un royaume altier où l’eau, la pierre et le vent se livraient un âpre combat depuis des millions d’années. Plus il approchait de la brèche titanesque que la légende attribuait au coup d’épée d’un preux chevalier, plus il se sentait insignifiant, grain de poussière entre ciel et terre. Mais un grain sans cesse agité de mille et une pensées tourbillonnant en vrac. La grandeur majestueuse des lieux ralentissait le flux sans l’interrompre. Incapable de stopper ces bribes d’idées qui ne menaient nulle part, son cerveau carburait, alimenté par les souvenirs de discussion et de lectures, de films et d’émissions vues à la télévision, sacrement cathodique qui apportait la liberté sur les autoroutes de l’information à grand renfort de chaînes à péage. Foin des « infos »… Il voulait juste marcher seul dans les montagnes, écouter battre son cœur et sentir la vie en lui. Pour y parvenir, il devait trouver dans la montagne la source où il pourrait étancher sa soif et arrêter de penser afin d’être enfin présent. La nature devait reprendre ses droits. Le cadran de son téléphone portable affichait la mention « appels d’urgence seulement ». Il allait bientôt quitter la zone de couverture du réseau. Il éteignit l’appareil et le rangea au fond d’une poche du sac à dos avec le lecteur numérique de musique. Sur le replat, des mains anonymes empilant des pierres plates avaient créé un abri sommaire en demi cercle protégeant du vent. Bien qu’il ne fût en route que depuis une trentaine de minutes, il s’octroya une pause. Le dos calé sur le muret de l’abri, il observa un rapace qui planait au dessus de la vallée dans les courants ascendants du matin. La roche tiédie par le soleil était entourée par la neige qui fondait au contact de l’îlot minéral. Il décida d’attendre un peu que l’astre monte sur l’horizon et fasse reculer l’ombre présente entre le replat et la brèche battue par le vent.
Il était encore trop tôt pour s’enivrer d’autre chose que l’air pur de la montagne, aussi il ne fuma qu’un peu de tabac et s’humecta le gosier d’une gorgée d’eau fraiche. Il admira la formidable entaille dans le gradin supérieur du cirque glaciaire. Rien ne pressait. Il était monté ici juste pour oublier quelques jours l’agitation du monde et affronter sur le terrain les courbes de niveau de sa carte d’état-major.
Ce n’était pas la première fois qu’il venait, mais à chaque fois c’était une renaissance lorsqu’il passait le seuil entre Béarn et Aragon. Au septentrion le regard glissait sur les crêtes, le Casque, la Tour, le Cylindre, la Cascade et le trou sombre du cirque, avant de filer au loin vers les vertes vallées aux herbes odoriférantes et les plaines brulées par la chaleur estivale. « Sitting on the top of the world » disaient les bluesmen. C’était bon de commencer la journée au pied de l’ultime névé à franchir avant de basculer sur l’autre versant de la chaine. Il reprit son chemin, le souffle un peu court. L’émotion devant le paysage mais aussi quelques décennies de tabagisme. Il faudrait un jour arrêter cette cochonnerie pensa-t-il en escaladant un rocher, le dernier avant l’arrivée sur le balcon. La brèche vibrait du chant du vent et il s’arrêta un instant pour reprendre son souffle. Un oiseau se posa à deux pas et le fixa d’un œil rond. A cette hauteur, la faim réduisait les distances de fuite. Il émietta un peu de pain mais l’oiseau s’envola à tire d’aile découvrant une note rouge dans son plumage. Il crut identifier un tichodrome mais sans certitude. Plutôt urbain que montagnard, il tira d’une poche un guide Joanne de 1880, qui avec la carte du massif au 1/25 000ème composait son viatique pour cette boucle en montagne. L’ouvrage disait : « Depuis la brèche : Descente au sud-est dans une sorte de désert calcaire ». Rien n’avait changé depuis le dix-neuvième siècle. Un chaos de rocs, de graviers et de plaques de neige fondant au soleil. Plus bas, le regard filait jusqu’aux lointaines sierras aragonaises. Il se remémora ces quelques lignes nées en 1801 sous la plume de Louis Ramond de Carbonnières : « Là, s’ouvre une perspective immense. C’est par dessus le cirque même que l’œil parcourt l’Aragon ; rien ne s’élève plus entre son enceinte et l’immensité des plaines ; les monts s’abaissent, les vallées se déploient sous les yeux du spectateur… »
Il se décida à franchir le seuil cyclopéen et entama la descente. Les pierres roulaient sous ses pieds. Il dérapa, se rattrapa et ralentit le pas. Il était seul en haut du gradin supérieur, rien ne pressait. Il était venu ici pour emprunter sous le regard des aigles les chemins menant aux pâtures d’altitude. Contournant de gros blocs rocheux, il descendit de quelques centaines de mètres en direction du sud-est. La neige avait quasiment disparu de ce côté et il repensa au jour où il avait piqué plein est sur le versant enneigé jusqu’à l’entrée de la grotte glacée. Faute d’équipement, il n’avait pas osé s’aventurer plus avant. Les scientifiques estimaient que la glace fossile dans les salles plus profondes était vieille de dix mille ans. Sa formation remontait à la révolution néolithique, aux débuts de l’agriculture et de la sédentarisation des chasseurs-cueilleurs. Les prédateurs s’étaient métamorphosés en producteurs… Cent siècles plus tard, le bilan était mitigé : les producteurs vivaient à Hollywood et les prédateurs régnaient à Wall Street. L’agriculture intensive lessivait les sols mais tout le monde ne mangeait pas à sa faim. Pendant tout ce temps la glace fossile dormait sous la montagne, indifférente à l’agitation des hommes.
Cette année, l’absence de neige rendait plus difficile l’accès à la grotte et pour éviter la traversée d’un pierrier il avait pris un autre chemin pour gagner le premier col qui ouvrait la descente vers les vallées espagnoles. D’après la carte, il était à deux mille cinq mètres d’altitude. Intérieurement, son moral était beaucoup plus élevé. Il avait le sentiment d’être au septième ciel. Le monde des hommes, avec ses petits calculs, ses taux bancaires et ses mesquineries avait disparu. Il contourna des blocs de pierre et descendit en direction d’une barre rocheuse derrière laquelle se dissimulait un lapiaz aux découpes aiguisées comme des lames de couteau. Peu disposé à tomber sur ce hachoir minéral, il ralentit encore le pas pour le traverser, s’imaginant blessé à l’écart du sentier, là où l’avait mené sa curiosité. Du bout des doigts, il toucha un petit miroir et une pièce de tissu rouge vif pliée dans une poche de la veste. Cela le réconforta fugitivement. Néanmoins le sentiment de dangerosité qui émanait des lames de pierre affutées comme des rapières ne se dissipa point. L’animosité suintait des anfractuosités où sourdait parfois une eau glacée. Quelques plantes s’enracinaient dans la terre qui par endroits recouvrait le roc. Plus bas, une prairie descendait en pente douce jusqu’à un ressaut d’où l’on dominait un petit cirque glaciaire au fond tapissé d’une herbe mince. Il s’approcha du bord de la falaise et jeta un œil en contrebas. Trois isards adultes et un jeune de l’année broutaient. Il saisit ses jumelles et après une rapide mise au point observa les animaux qui n’avaient pas perçu sa présence, trop occupés à se restaurer avant que le soleil ne devienne ardent. Dans le silence qui régnait depuis qu’il avait franchi la brèche, l’utilisation des jumelles lui parut soudain déplacée. Il les rangea et regarda de nouveau les animaux qui s’étaient entretemps dirigés vers un point où l’herbe était plus verte et peut-être plus tendre. Ils semblaient bien petits, vus de loin et d’en haut. Il se cramponna à la montagne avec sa carte et son barda. En bas, les isards s’éloignèrent en quelques bonds, lui rappelant qu’il n’était qu’un lourdaud malgré tout son matériel. Il devait maintenant progresser vers l’est, laissant à main droite un sommet arrondi qui dominait et masquait les canyons. Plus il approchait de ce mont, plus il sentait la sauvagerie du site s’emparer de son esprit. Le vent soufflait en rafales alors qu’il approchait du col donnant accès aux pâtures. Parvenu à ce point, il regarda encore une fois cette étrange montagne ronde et décida de s’en approcher avant de reprendre la longue descente jusqu’au refuge du Mont Perdu. Ce n’était guère difficile. Il suffisait de sortir de l’itinéraire et d’avancer en direction du versant nord de la montagne ronde qui semblait être d’un seul tenant. Sous ses pieds le sol était couvert d’éclats de pierre sous lesquels reposait un monolithe remonté des profondeurs de la Terre, poli par le vent pendant des millénaires au point qu’à sa surface n’apparaisse aucune aspérité. Aucun brin d’herbe n’égayait ce monde minéral. Aucune faille ne l’entaillait. Ce bloc énorme à main droite l’intriguait. En des temps antédiluviens, monté du fond de la terre vers les cieux, il avait mis le nez à l’air. Depuis l’eau et le froid sculptaient ses flancs.
Tenté d’entreprendre l’ascension du sommet où la vue devait être belle il recula devant l’entreprise. Le soleil brûlait mais le temps pouvait changer. Il estima la durée d’ascension à une heure. Il se sentait capable de cet effort, mais regardant vers l’est en direction de la vallée, il leva les yeux vers le ciel, observa les nuages et le soleil avant de se remettre en marche laissant derrière lui le sommet auquel il renonçait. Il descendit en direction nord-est, franchit un torrent qui plus bas disparaissait en cascades vers les gradins inférieurs. Il traversa le versant en diagonale puis remonta légèrement vers les cimes jusqu’à l’apparition des cairns balisant la piste. Des lichens s’accrochaient aux rochers et par endroits, une herbe fine d’un vert tendre poussait par petites plaques au milieu des éboulis. Depuis la veille, il sentait son corps fonctionner pleinement. Tous ses muscles se réveillaient et son esprit s’affutait à l’air des cimes. La suite du voyage s’annonçait sous d’heureux auspices.
En passant la brèche, il avait laissé derrière lui son urbanité et se sentait porté par une vague à la hauteur du paysage environnant. Il pensa à Ötzi, cet homo sapiens enseveli dans un glacier alpin pendant cinq mille ans avant d’être restitué au monde vers la frontière italo autrichienne et à la fin du vingtième siècle. Son corps momifié fut inspecté et analysé par des scientifiques dont les relevés révélèrent des blessures aux mains et un poignet fracturé ainsi qu’un éclat de flèche dans l’épaule près du poumon gauche. Ötzi était mort seul en pleine montagne à plus de trois mille mètres d’altitude. Les causes de son décès resteraient obscures jusqu’à la fin des temps et l’on ne pouvait que se perdre en conjonctures sur les circonstances de ce fait divers néolithique. De la victime on savait peu : âgée d’environ quarante-cinq ans, Ötzi mesurait un mètre soixante et pesait une cinquantaine de kilos. Les examens avaient décelé des traces de sang humain sur ses armes et des chercheurs italiens pensaient que, atteint par une flèche qui avait atteint un point vital, il s’était éteint rapidement. Lors de la découverte du corps, sa main droite était crispée sur un couteau en silex. Il ferma les yeux, s’imagina cinq mille ans auparavant, blessé et poursuivi par un clan hostile auquel il aurait eu la mauvaise idée de demander du feu. Il rouvrit les yeux attrapa son briquet et alluma une cigarette pour se rassurer. Personne ne le pistait et sauf défaillance personnelle il n’avait rien à craindre de l’extérieur. Le danger était en lui et le prix à payer pour cette solitude c’est que le moindre faux pas se payait comptant. Il avait emporté un grand carré de tissu rouge et un petit miroir pour être visible en cas d’accident. Mais une chute pouvait signer la fin de l’aventure et ces deux objets finiraient dans son sac à côté de son corps au fond d’un ravin. On avait tenté de reconstituer la vie d’Ötzi au travers des objets trouvés autour de lui. Un arc, des lambeaux de vêtements, une hache en cuivre et un couteau en silex, mais aussi des champignons séchés supposés hallucinogènes mais de fait médicinaux et chassant les parasites. On s’était penché sur son ADN, sur son dernier repas, des traces de pollen. On avait pu en déduire qu’il évoluait dans un périmètre allant du lac de Constance au nord de l’Italie.
Se propulsant encore de cinq mille ans mais en avant il s’imagina en Ötzi du futur. Tombé dans un trou, mort et disparu jusqu’en l’an 7010 date à laquelle, pour autant que l’espèce humaine soit encore présente, des randonneurs trouvent son corps momifié dans un treillis de l’armée allemande. L’inventaire du reliquat de ses bagages révèle la présence d’un fiasque empli d’alcool japonais et d’une cafetière italienne une tasse, d’un couteau mexicain d’un réchaud à alcool et d’une tente fabriquée en Chine. Certains tentent alors de comprendre ce qu’un citadin du vingt et unième siècle pouvait bien chercher sur la ligne de crête de cette chaîne. Le savait il lui même ? Il décida de ne pas se répondre sur ce point et allongea le pas vers les pelouses d’altitude et les tourbières où des droseras s’épanouissaient entre sphaignes et linaigrettes.

Publicités

Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s