La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

SUR LA BRECHE

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Chapitre 1

Il avançait d’un pas régulier sur le névé en direction de la brèche. Au dessus, dans un ciel bleu immaculé, le soleil du matin illuminait les sommets. En contrebas, le refuge où il avait passé la nuit semblait minuscule. La veille, talonné par un orage, il était parvenu à sa porte au moment où les premières gouttes s’écrasaient sur le roc. Le jour d’avant, vers minuit, il avait quitté la capitale dans un train filant à travers les campagnes et les villes endormies. Au petit matin, les cimes se levèrent à l’horizon. Café au bar de la gare et bus jusqu’au village à l’entrée du cirque. Il était au pied du mur.

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Ivre d’air pur, il s’était arrêté peu après le village à la terrasse d’une ancienne bergerie convertie en buvette au bord du gave. Il contemplait la muraille calcaire qui fermait l’horizon lorsqu’un hurluberlu s’invita à sa table, sortit un joint de sa poche, l’alluma et le lui passa. Il avait inhalé la fumée, bu un second café et vingt minutes plus tard, il sentait les cailloux du chemin muletier rouler sous ses épaisses semelles. Bien chaussé, il avait dans son sac à dos de la nourriture, une tente et un poncho. Mais aussi un couteau, des jumelles, une carte plastifiée, ainsi qu’un piolet pour les névés et une flasque contenant de l’alcool pour la détente. La sagesse eut exigée qu’il fît une pause à la bergerie avant d’entamer la randonnée. Mais la fumée et le café, alliés à la pureté de l’air, l’avaient propulsé en direction des cimes. Si grande était son exaltation, qu’en franchissant d’un coup le dernier ressaut qui masquait le fond du cirque, il réalisa que le chemin des cimes était derrière lui et qu’il l’avait ignoré, lancé à pleine vitesse. Il était à la montagne, mais encore empli de nervosité citadine, il fallait maintenant entrer dans ce paysage où les sapins vert sombre s’accrochaient sur les murailles grises, où l’eau, surgissant d’innombrables crevasses, entamait sa descente jusqu’à la mer. Il songea qu’autrefois un océan recouvrit ces lieux avant de se retirer, que les sommets alentours étaient nés de brutales contractions qui avaient propulsé vers les cieux les restes de milliards de créatures marines. Mais foin de coquillages et de considérations tectoniques, il avait raté le sentier qui traversait la prairie avant de grimper en zigzags bien raides à travers la sapinière. Plutôt que retourner sur ses pas, il préféra passer l’eau à gué en sautant d’un rocher à l’autre. Parvenu sur l’autre rive, il posa son sac sous un arbuste et se planta debout sur la berge. Franchir ainsi le gave à gué l’avait mis en joie car il avait constaté que ses chaussures neuves étaient à la hauteur : malgré le poids du sac à dos il n’était pas tombé à l’eau ; et en dépit de quelques glissades, ses chaussettes étaient sèches. Balayant du regard les pentes qui l’entouraient, en symbiose avec la nature resplendissante sous le soleil, il inspira à fond. Derrière l’odeur des conifères montait celle des buis. La balade s’annonçait sous d’heureux auspices.

Familier des lieux, il n’eut pas à consulter sa carte d’état-major. Il fallait s’enfoncer dans le bois et monter le plus droit possible jusqu’à retrouver le chemin. La densité du sous-bois et la pente du terrain ne facilitaient pas la tâche, mais il parvint enfin en vue du chemin qu’il retrouva à l’aplomb d’une cascade mugissante. Un petit pont de bois enjambait la profonde entaille creusée par l’eau au fil du temps. Au delà, le chemin redescendait à travers les prairies jusqu’au village. A main gauche, il grimpait en lacets sous les sapins. Mécaniquement, il se mit en route vers le haut. L’épais couvert des arbres fragmentait en milliers d’éclats la lumière du soleil qui dansait au gré de la brise sur la mousse et les troncs. Des oiseaux gazouillaient le chant du monde originel et chaque pas en avant élevait son âme vers les sommets.

Le sentier serpentait entre les rochers et les racines. L’odeur des conifères et de l’humus emplissait le sous-bois. En un quart d’heure, il avait traversé le bois de sapins accroché au versant ouest du cirque et, avant de pénétrer sur les prairies d’altitude, avait fait halte au pied d’une cascade dont l’eau cristalline emplissait une vasque creusée dans le marbre. L’air vibrait au-dessus des arbres et, par quelques trouées dans la sapinière, on entrevoyait le fond du cirque et les touristes, à pied ou montés sur des bourricots qui le soir retournaient seuls vers l’écurie, faute d’autre ligne de conduite.

Il profita de la halte pour manger un peu de pain et de fromage. Ensuite, il s’autorisa une cigarette qu’il fuma allongé sur l’herbe rase. Le soleil brillait dans le ciel bleu et il entendait chanter l’eau dans son oreille gauche. Pendant un court instant il fut heureux, loin des hommes et de leur fureur d’entreprendre. Il aurait voulu que cette parenthèse, ouverte sur une autre dimension de l’existence où le chant du monde prenait le pas sur les hymnes guerriers et les litanies financières, ne se referme jamais. On avait beau lui répéter qu’il n’était qu’un rêveur, il ne pouvait se contenter du brouet quotidien dont la plupart de ses congénères faisait son ordinaire. Il ne pouvait s’y résoudre malgré tous les efforts consentis pour se fondre dans la masse. Lorsqu’après une journée de travail le métro le vomissait à quelques encablures de son domicile, il se remémorait ce passé pas si lointain où lui et ses amis parlaient d’édifier un monde meilleur. Le système, ce Moloch qui avait déjà dévoré tant d’hommes et causé tant de souffrances ne les engloutirait pas. Hélas le temps avait érodé leurs convictions et quelques décennies plus tard, ils n’étaient plus qu’une poignée. Les autres avaient été avalés, digérés et recrachés une fois vidés de leur substance. L’estomac d’acier du système bouffait tout et ne rendait rien. Les musiques qui jadis rythmaient leur rébellion sonorisaient maintenant les supermarchés. Derrière un masque de convivialité, le monde moderne cachait son visage sinistré.

Mais les reliefs étaient inaccessibles aux caravanes publicitaires et plus on s’élevait vers les névés étincelants, mieux on respirait, loin de la cacophonie des vallées. Il étancha sa soif à l’eau glacée d’une source qui jaillissait d’une fente dans la roche avant de se remettre en route pour rejoindre le plateau qui dominait le vallon où il s’était reposé. Sans l’abri des arbres, le soleil lui mordait la peau. Il se protégea d’un chapeau. Pas question d’attraper une insolation dès le premier jour de ce grand tour. La prairie était couverte d’iris mauves. Un solitaire entièrement blanc se dressait au milieu de ces frères. Pouvait on se sentir plus proche d’un iris à flanc de montagne que de certains humains ? Il n’avait guère de doute sur la question et salua l’albinos avant de s’engager sur l’étroit sentier qui grimpait vers le col. Un petit nuage blanc perdu dans le bleu du ciel occulta brièvement le soleil. Le sifflement d’une marmotte le fit sursauter. Très haut dans l’azur un rapace tournoyait. Il trouva son rythme et marcha sans s’arrêter jusqu’à ce qu’il atteigne l’endroit où la vallée se resserrait. Le sentier taillé à flanc de montagne s’élevait insensiblement et il voyait se dessiner le col d’où l’on pouvait redescendre en Espagne. Mais son dessein était autre et pour rejoindre le refuge il quitta le sentier et gagna le fond de la vallée irriguée d’un gave alimenté par les glaciers du cirque.

Il descendit rapidement les surplombs en direction d’une cabane à mi pente. Plus il s’en approchait, plus son aspect rudimentaire s’imposait au regard. Quatre murs, une porte basse et une étroite fenêtre. Il poussa la porte en fer et pénétra dans l’abri. L’âtre était empli de cendres, de brandons noircis et de détritus divers, mégots, boites de conserve vides, feuilles de magazine à demi consumées. Il ressortit aussitôt, renonçant à s’abriter du vent au prix d’un tel voisinage. Une légère lassitude s’empara de lui. Il l’ignora, s’engagea dans le premier des raidillons qui s’élevaient à travers les éboulis et grimpa à bonne allure pendant un quart d’heure, juste ce qu’il fallait pour arriver au premier ressaut. Quelques rochers plantés dans une herbe rase prenaient le soleil et le vent. Il s’abrita derrière l’un d’eux, alluma une cigarette, regarda sa montre et leva les yeux en direction du col, six cent mètres plus haut. Le vent s’était levé et les nuages amoncelés au dessus des sommets avaient chassé le soleil. En quelques heures, on était passé des grasses prairies fleuries du jardin d’Eden à un monde âpre où mousses et lichens s’accrochaient à la roche. Il frissonna sous les froides rafales et remonta la capuche de sa vieille veste militaire. Il s’agissait maintenant d’une course contre la montre : il devait parvenir au refuge avant que l’orage n’éclate. Il se relança sur le sentier, balisé de cairns au milieu du pierrier. La lumière, filtrée par les épais nuages, soulignait la sourde hostilité du lieu. Il grimpa jusqu’à un gros rocher sous lequel des mains anonymes avaient dressées un autel primitif à l’aide de quelques pierres plates. Au fond de l’autel, un visage le fixait. Il s’approcha et découvrit une photocopie en réduction du suaire de Turin, enchâssée dans un film plastique. Un randonneur mystique était passé par là. Il salua l’icône puis reprit sa lente progression vers le col derrière lequel se trouvait le refuge où il trouverait gite et couvert.

Derrière lui, venant de l’ouest, un ciel noir et menaçant avait mangé tout le bleu azuréen. Le tonnerre roulait sourdement dans la vallée lorsqu’il rencontra deux randonneurs qui redescendaient vers la vallée. Selon eux, le col était à une bonne heure. Nanti de cette information, il reprit sa marche. La luminosité et la température baissèrent de concert et il accéléra le pas. Son corps répondait mais les premières crampes n’étaient plus très loin. De fait, la zone traversée par la sente sinueuse qui sur la carte d’état-major grimpait jusqu’au col se nommait Les Crampettes. Une appellation d’origine contrôlée à la force du mollet, se dit il, grimaçant un sourire. Il repartit à travers les éboulis, d’un pas pesant, jusqu’à un goulet enneigé qui marquait l’arrivée sur les névés. Le col était derrière, mais pour y accéder, il fallait en s’aidant de chaines fixées dans le roc, remonter un torrent glaciaire sur une trentaine de mètres. Il s’engageait tout juste dans ce passage lorsque les premières gouttes se mirent à tomber du ciel blafard alors que les grondements du tonnerre se rapprochaient. Un éclair zébra les paysages et la peur lui crispa l’estomac. Il observa avec méfiance son piolet métallique en espérant qu’il n’allait pas jouer le paratonnerre. Heureusement, ni étincelles, ni feux de Saint-Elme ne se manifestèrent. Le ciel s’assombrit encore et l’orage éclata. Une poussée d’adrénaline lui fit momentanément oublier sa fatigue et le poids du sac sur les épaules. Il s’arracha et, d’un maillon l’autre, franchit l’obstacle sans bien se rendre compte de ce qu’il faisait. Une crampe lui mordit le mollet mais le mauvais temps qui s’était abattu sur la montagne le propulsait en avant et c’est dans un état second qu’il arriva sur le replat qui menait au col. L’orage pouvait se déchainer, il était presque arrivé. Le sentier filait droit sur la roche humide et glissante et il aperçut bientôt la silhouette massive du refuge. Il accéléra le pas, attentif à ne pas glisser en traversant les quelques langues de glace qui s’avançaient sur le chemin. Lorsqu’il arriva à la porte du refuge, le vent et la pluie redoublèrent d’intensité, mugissant furieusement dans la lumière crépusculaire. Non, il n’avait pas réservé. Peut-être devrait il dormir sur une table du réfectoire. Mais avec le mauvais temps et la fatigue, il aurait accepté de dormir par terre.

Après la longue marche solitaire, le refuge bondé offrait un contraste saisissant. L’entrée était remplie de grosses galoches et de piolets et, à l’abri des murs épais, les hôtes contemplaient l’orage qui s’abattait sur la montagne. Il obtint une place sur les châlits à l’étage car quelques randonneurs avaient annulé leur réservation à cause du mauvais temps. Dans le réfectoire, il prit place à une longue table occupée par un groupe de Belges qui se poussèrent sans façon afin de l’accueillir. Après un dîner simple mais roboratif, il sortit du refuge pour fumer. Il ne pleuvait plus mais le vent glacial le fit trembler jusqu’à l’os et après quelques bouffées il rentra en grelottant et ce n’est qu’une fois dans son duvet qu’il retrouva un peu de chaleur. Il s’endormit entre ronflements et odeurs corporelles et s’éveilla lorsqu’un randonneur matinal lui marcha sur la main dans l’obscurité. Après le petit déjeuner et une rapide toilette à l’eau froide, il s’acquitta de son écot et sac au dos franchit le seuil du refuge. Le soleil radieux brillait sur la partie supérieure du cirque rocheux entaillée par la brèche qui donnait accès à l’autre versant de la chaîne. L’air était pur et il entama la seconde journée du périple en s’engageant sur les traces de ses prédécesseurs.

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

2 réflexions sur “SUR LA BRECHE

  1. Tu l’as fini ?

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