La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

HOMMAGE A BERNARD PALISSY

3 Commentaires

Lorsque j’étais gamin, dans toutes les écoles de France, l’histoire était enseignée avec de grandes illustrations accrochées au tableau. Cela commencait avec le village gaulois et se terminait avec De Gaulle descendant les Champs-Elysées en 1944. Il m’arrive de revoir quelques unes de ces grandes cartes dans des vide-greniers où elles se négocient au prix de l’or en barre. La nostalgie elle aussi a son prix et depuis une décennie elle est même en hausse tellement le futur peut sembler glauque par moments.

Bref, j’ai été élevé à grands coups d’images comme tous ceux de ma génération. Et depuis qu’un ami d’enfance est venu me persuader que je devais tenter de vendre mes photos dans une galerie d’art, je repense très fort à l’un de ces chromos : plus précisément celui qui montrait Bernard Palissy démolissant son mobilier à coup de hache. Enfant, j’étais perplexe devant la démence de la scène et je plaignais la pauvre Madame Palissy qui avait ameuté les voisins pour tenter de freiner la fureur de Monsieur.

bernard palissy brulant ses meubles

Bernard Palissy brulant ses meubles

 

Aujourd’hui, fauché comme les blés et travailleur plutôt intermittent, je me vois investir une partie de mes maigres ressources dans des tirages, des cadres et des passepartouts afin de présenter ce qu’il convient de nommer mon travail en espérant que l’acheteur appréciera.

Comme elle me semble loin l’époque où, tout gamin, je traversais le début des années soixante dans un petit village de l’Aisne, perdu entre les champs de blé et ceux de betterave sucrière. La vie était douce et facile. Vingt ans après la fin de la seconde guerre mondiale, on entrait dans les fameuses trente glorieuses. Le chômage n’existait pas et si on en parlait c’était pour évoquer les années trente et la grande crise de 1929. Bien sûr, tout n’était pas rose, loin de là. Les ouvriers agricoles bossaient pour une poignée de cacahuètes et Franco régnait de l’autre côté des Pyrénées. Les immigrés, dans les campagnes, étaient espagnols, portugais ou polonais. Dans les banlieues de Paris de vastes bidonvilles s’édifiaient où s’entassait le lumpenprolétariat. Mais j’étais trop petit pour me préoccuper de tout ceci. Nos occupations de gamins étaient réglées par la nature : capturer les hannetons, siffler avec une tige d’herbe bien verte, gauler les noix et faire les quatre cent coups dans les cours de ferme. Années d’insouciance.

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un des plats créés par Bernard Palissy

Et puis il y avait dans la classe du village ces grandes fresques où l’histoire de France se résumait à une succession de tragédies avec quelques embellies. Nous passions de nos ancêtres les Gaulois à Alésia, de Roland à Roncevaux à Louis XI qui était un roi fourbe et cruel juste après Saint Louis rendant la justice sous un chêne. Et puis d’un coup arrivait Bernard Palissy qui cherchait le secret de la faïence…. Et le jour où il sent que sa fournée vient bien comme il faut dans son four de potier, ne voilà t’il pas qu’il tombe à cours de combustible ! Ni une ni deux, il empoigne la hache et transforme tous les meubles de la maison en petit bois. On imagine la scène. Madame protégeant la marmaille et l’autre, la barbe toute hérissée, en train de fracasser l’armoire et le lit pour alimenter le feu. A l’époque, le message était clair : il faut aller au bout des choses, même si le prix à payer est lourd, la réussite est au bout du tunnel.

Pour en revenir au temps présent, la préparation de mon exposition m’oblige à puiser dans mes ultimes réserves. Et comme Palissy, je me borne à utiliser mes fonds propres. D’ailleurs c’est ce qui devait faire la charme du bonhomme dans la tête de nos pédagogues. L’homme, face à l’adversité, se débrouillait seul avec les moyens du bord. Il restait respectueux du bien d’autrui et n’aurait jamais eu l’idée d’aller chercher son bois dans le bois du village qui devait appartenir au seigneur local. Un exemple pour tous ceux qui de nos jours passent leur colère sur le mobilier urbain. Il faut aussi prendre en considération qu’à l’époque, les comportements déviants entrainaient des châtiments terribles allant de l’emprisonnement dans un cul de basse-fosse (les oubliettes des châteaux-forts!) à la mort par des procédés plus ou moins barbares, de la roue au gibet en passant par le bûcher pour les mécréants. Aujourd’hui, c’est nettement plus calme.

Bref, j’espère bien réussir dans mon projet, un peu à la façon de Bernard, mais sans connaître sa fin tragique. Sa conversion au protestantisme lui valut d’être arrêté en mai 1588 et condamné à mort. Ayant fait appel, il vit sa peine commuée en prison à vie et mourut à la Bastille en 1589  « de faim, de froid et de mauvais traitements ». Quelques siècles plus tard, la Poste lui rendit hommage. Palissy timbré, le message est pour le moins paradoxal.
Deux cent ans après sa mort tragique, le peuple prenait la Bastille et faisait sa révolution. La roue avait tourné. Et encore deux cent ans plus tard, après deux guerres mondiales tout recommence à partir en sucette :  une oligarchie règne sur la planète, spécule sur tout et n’importe quoi. Nous sommes passé du siècle des Lumières à une période sombre, celle de la crétinisation massive sous couvert d’intelligence artificielle. Il nous reste quelques plats et faïences de l’infortuné Palissy à qui je pense très fort depuis que je me suis lancé dans cette aventure qui consiste à proposer mes « oeuvres » au public moyennant espèces sonnantes et trébuchantes… Qui vivra verra. En tout cas une chose est sûre : à cause du courrier électronique je ne finirai jamais timbré.

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

3 réflexions sur “HOMMAGE A BERNARD PALISSY

  1. Mêmes interrogations d’enfance sur le monsieur…
    J’aime beaucoup ton article, et la façon dont il revisite cette histoire-là, et les images dont nous étions entourés (et qu’on pouvait même gagner, si on était sage comme une…).
    J’espère que tu ne devras pas cramer ta baraque pour arriver à te sortir la tête de l’eau.
    Quant aux timbres, tu sais que tu peux toi-même en imprimer à ton effigie ? 😛

  2. J’ai vécu la même chose avec Bernard Palissy ! Je n’ai jamais oublié ce tableau. Je viens d’acheter Les images de notre enfance, l’école de Monsieur Rossignol, où je retrouve ce bon Bernard Palissy, qui m’avait tellement impressionné dans mon enfance 🙂
    Et Roland à Roncevaux, et Saint-Louis … je pourrais avoir écris ces mots :). Je lis tout ça avec emotion.
    Merci 🙂 et bon courage

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