La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

ARCHEOLOGIE FUTURE

1 commentaire

DSCF8164Aujourd’hui lorsque j’arrive au bureau on me dit d’aller à l’accueil des groupes. OK. Pas de problème…

Juste le temps de remonter devant la pyramide pour griller une petite cigarette et contempler quelques instants un jeune gars avec un étui à violoncelle qui  me fait penser à Robert Doisneau et sa « Ballade pour violoncelle et chambre noire ». Mais ce n’est pas le moment de rêvasser. J’écrase mon mégot et file à l’accueil des groupes où je retrouve une dizaine de collègues. Nous sommes là pour visiter l’exposition « Rhodes, une île grecque aux portes de l’Orient ». Bon début de journée. Surtout que la visite est commentée par la conservatrice de ladite exposition. Une heure que je ne vois pas passer tant la conservatrice maitrise son sujet et sait trouver les mots justes pour faire partager sa passion.

DSCF8193C’est bien agréable de se plonger dans autre chose que le purulent jus d’informations qu’on nous balance dans les oreilles dès le café du matin. Et puis, je dois l’avouer, je suis beaucoup plus ému par une belle poterie fabriquée à Corinthe en l’an mil avant notre ère que par les mésaventures d’une potiche médiatisée pour une réplique de shampouineuse. Je préfère ce que l’on n’a « pas vu à la télévision ». Je sais c’est élitiste mais bon, je n’y peux rien, c’est ainsi. Même si je me suis enfui sur la route au lieu d’aller étudier à l’université, j’ai quand même un vernis de culture et je me suis cogné cinq ans de grec classique. Il n’en reste que des lambeaux mais je peux encore lire un nom inscrit sur une amphore.

Une fois la visite terminée, je rends le petit bouzin et son casque et, d’un pas léger, vais prendre mon poste dans l’exposition que je viens de visiter. Grâce à la visite commentée, une sorte d’intimité s’est établie entre les pièces exposées et mes rares neurones en état de marche. Quelques mots nouveaux sont venus enrichir mon champ lexical et j’en suis fort aise. Quoique pour l’instant je me vois mal caser des mots comme rython ou pyxide dans la conversation.

Etre entouré d’objets fabriqués entre le quinzième et le sixième siècle avant Jésus-Christ fait l’effet d’une piqure de rappel : on est vraiment pas grand chose et il ne faut jamais l’oublier. Ces amphores qui ont vu passer les siècles sont toujours là. Des royaumes ont vu le jour puis se sont effondrés, des hommes ont vécu, aimé, lutté, espéré et enfin sont morts. On a oublié jusqu’à leur nom. Restent les amphores. On parle d’objets trouvés dans la tombe d’une jeune fille, qui, trois mille ans auparavant devait être une personne importante car elle fut enterrée avec des bijoux en or, des colliers et des vases à parfum… Une jeune fille. On en saura jamais plus. Tout ceci incite à la plus grande modestie.

Que restera-t-il de notre époque dans trois mille ans ? Que penseront les archéologues qui en l’an 5000 et des poussières se pencheront sur notre « civilisation » ? Fermons les yeux et écoutons les :

Alors que l’humanité a laissé de nombreux objets prouvant sa grande capacité à maitriser son rapport avec la nature, et cela depuis ses origines jusqu’au milieu du 20ème siècle après JC, on se perd en conjonctures sur ce qui a bien pu se produire à partir du début du 21ème siècle. Pratiquement pas de production artistique – on a seulement trouvé quelques journaux d’époque parlant de sapin et d’étrons en plastique – une stagnation intellectuelle assez évidente puisqu’un directeur de « télévision » ( voir le sens de ce terme dans notre glossaire en fin d’ouvrage ) se vantait, ainsi qu’il fût rapporté dans quelques chroniques de cette époque, de « vendre du temps de cervau disponible ». Tout ceci étant à prendre avec beaucoup de précautions car il ne nous reste pratiquement rien d’exploitable de cette époque, hormis d’énormes gisements de produits divers dont les chercheurs n’ont toujours pas trouvé la raison d’être. Il semble qu’à cette époque, l’humanité s’est mise à produire des quantités d’objets qui, de par leur fabrication, étaient conçus pour ne pas durer. On se perd en suppositions sur les raisons ayant pu motiver un comportement aussi aberrant.

Sur un disque en vinyl (on en a trouvé quelques-uns en Europe et en Amérique ) on entend des individus nommés Johnny Pourri et Sid Vicieux hurler « no future » mais il semble que ce mot d’ordre n’était au départ qu’un cri de révolte face à ce que certains nommèrent à l’époque « le nouvel ordre mondial ». Cet ordre nouveau, basé sur le contrôle du pétrole, l’énergie nucléaire et l’automobile, s’il engendra tout d’abord un certain bien-être, montra rapidement ses limites. Mais, selon certains chercheurs, la raison principale de l’effondrement massif des sociétés « modernes » vers l’an 2100 serait à chercher dans l’expansion de l’intelligence artificielle au détriment de l’intelligence humaine, mais aussi dans une sorte d’apologie extatique du virtuel par rapport au monde réel. Cette bascule d’un monde concret vers un monde dit virtuel a, semble-t-il fait perdre à une grande part de l’humanité le sens des réalités.

Tels l’Empire romain qui sombra peu à peu dans la décadence avec le slogan fameux « du pain et des jeux », les sociétés « modernes » du 21ème siècle se sont perdues dans des émissions de « téléréalité », censées représenter la réalité ( rappelons que le préfixe « télé » signifie l’éloignement, preuve évidente que le jugement des humains de cette époque était déjà gravement perturbé ) ; la culture disparut peu à peu au profit du divertissement de masse et la situation, déjà critique, s’aggrava lorsque les sources d’énergie fossiles s’épuisèrent. On trouve encore aujourd’hui d’immenses cimetières de voitures qui témoignent de la brutalité du choc pétrolier. Pire encore, nous sommes de nos jours, au 50ème siècle, empoisonnés par les nombreux sites où nos prédécesseurs ont enterré ce qu’ils nommaient les déchets « ultimes ».

En résumé, ce qui a sauvé l’espèce humaine de l’extinction et nous a permis, petit à petit, de revenir à un mode de vie plus compatible avec notre environnement, est plutôt à mettre au crédit des peuples, qualifiés au 21ème siècle de « primitifs » et de « sous-développés ». C’est grâce à ce segment infime de la population mondiale qui n’avait pas perdu le contact avec la nature que nous avons pu survivre. Qu’ils en soient ici remerciés.

Voilà à quoi cela pourrait ressembler. La journée se termine. Je regarde sur mon « smartphone » ( plus smart que moi ) si j’ai eu des appels. Je suis un citoyen de base vivant au 21ème siècle : même fauché et sans grandes perspectives d’avenir, je suis connecté à l’internet. Je badge et je sors. Dans le métro un clochard et son chien roupillent dans l’indifférence générale. Kesskonmange et Yakoialatélécesoir ? Mantras modernes et vies de zombies.

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Combien de temps cela peut il durer avant que le vaisseau sombre ?

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

Une réflexion sur “ARCHEOLOGIE FUTURE

  1. Superbe réflexion à propos de la nullité de notre société, avec la mise en regard qui renforce encore l’analyse.
    Pour ta dernière question… je penserais volontiers que le vaisseau a déjà plus ou moins sombré (c’est peut-être un peu comme le coup des étoiles : on les voit encore alors qu’elles sont déjà mortes ?)

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