La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

UN PLAN SUR LA COMETE

1 commentaire

Cher arrière-grand-père,

Excuse moi de ne pas t’appeler Pépère comme lorsque j’étais mioche mais j’ai passé l’âge, et toi tu es passé tout court depuis quelques décennies, mais pour le centième anniversaire du début de la guerre de 14-18, je me sens d’humeur solennelle en repensant à toi.
A 24 ans on t’a envoyé au front alors que ton épouse portait votre premier enfant. Quatre années à côtoyer la mort. Tu n’étais pas dans les tranchées mais dans l’artillerie. Ceux dont l’arrivée était présage de combat. Les poilus devaient pas trop apprécier la présence d’un régiment d’artilleurs.
Quand l’armistice fut signée, l’armée t’a gardé deux années de plus et t’a envoyé occuper la Rhénanie. Quand tu es enfin rentré dans ton petit village du Chablisien, tu as découvert ta fille qui avait six ans.

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Pas de stress ni de traumatisme à l’époque. Juste les Gueules Cassées au profit desquelles on lança la Loterie Nationale. Vingt ans passèrent et derrière la Der des Der arriva la Seconde Guerre. Tu n’avais plus l’âge de te battre, mais tu l’as traversé quand même, bon gré mal gré.

Tu m’a appris à être ami avec les oiseaux. Dans ton jardin il y avait mon pinson. Celui qui voletait jusqu’à moi lorsque je sortais sur le perron. Tu m’appris à bêcher, et tant de choses encore qui venaient d’un siècle passé… Jamais tu n’as évoqué la guerre. Sauf un jour. Celui où, voyant un magazine au titre curieux, je t’ai demandé ce que voulait dire crapouillot. Tes yeux clairs se sont voilés un bref instant et tu m’as expliqué que c’était ainsi qu’on nommait les mortiers pendant la guerre de 14-18. Et d’une voix basse, tu as ajouté « et des fois on tirait sur des soldats français ». Un demi-siècle plus tard, la souffrance était encore tapie au fond de toi.

Et si je pense à toi, Pépère, ce n’est pas juste à cause de ce centenaire. L’homme de sciences que tu étais se serait réjoui de l’arrivée à bon port de cette sonde spatiale envoyée dix ans auparavant à la rencontre d’une comète. De l’anticipation bien réaliste. Je suis sûr que cela t’aurait plu.

Des plans sur la comète, je ne crois pas que tu n’en ais jamais tiré. Tu cultivais ton jardin et les oiseaux était tes amis. Les nouvelles du front d’aujourd’hui ? Il y a toujours des guerres sur la terre. Il semble que l’homme ne parvienne toujours pas à dompter ses instincts belliqueux. On est plus connecté qu’autrefois. Toujours plus de fil à la patte. Plus libres pour autant ? Je ne le pense pas. Et les oiseaux ? Ils disparaissent Pépère, ils disparaissent.

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

Une réflexion sur “UN PLAN SUR LA COMETE

  1. Jolie évocation.
    Je ne m’étais jamais demandé la signification de « crapouillot » (même quand, il y a très peu, je me demandais que faire d’un tas des premiers Crapouillot, avant que ça ne devienne un journal de droite.
    Les oiseaux… oui, il y en a moins 😦

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