La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

REGIME SEC

2 Commentaires

La nuit était tombée lorsque nous pûmes enfin nous approcher des barbelés. On avait beau parler de réchauffement climatique, ce 24 octobre 2045 était plutôt frisquet.

En fait la météo était devenue très capricieuse, limite imprévisible et les « phénomènes extrêmes » étaient devenus la norme. Hélas, il n’y avait pas que le climat qui dégénérait : l’espèce humaine, à force de pulluler, était arrivée à un seuil qu’elle avait bien du mal à franchir sans se casser la figure, au propre comme au figuré. Il n’y avait plus assez de nourriture pour tout le monde, clamaient les différents gouvernements. Un peu partout, on mettait en place des systèmes de rationnement à base de listes, de tickets, de flicage en tout genre. En fait, il y avait de quoi nourrir toute l’humanité mais l’avidité des uns et la crédulité des autres faisaient comme toujours le lit des spéculateurs.

un_champs_au_marocIl était en revanche évident que ce bouleversement climatique avait apporté son petit lot de changement. Le Rif marocain, après quelques décennies de sécheresse absolue, avait été abandonné aux scorpions et les plantations de cannabis se trouvaient maintenant dans les hautes vallées pyrénéennes dont les habitants s’étaient reconvertis sans état d’âme dans cette nouvelle activité plutôt lucrative, du moins au premier abord. On élevait toujours des moutons, on fabriquait toujours d’excellents fromages au lait de brebis. Mais le cannabis rapportait plus encore et il avait fallu que Paris subventionne les éleveurs, prêts à se débarrasser de leurs troupeaux pour se lancer dans la cannabiculture. Du coup, les chaines d’approvisionnement, jadis entre les mains des petits caïds de banlieue étaient maintenant contrôlées par les montagnards et les Béarnais, un peu à la manière des bougnats auvergnats qui vendaient à la fois le pinard, le bois et le charbon. Leurs établissements affichaient  foie gras & haschich  en belles lettres calligraphiées sur la vitrine. En effet, à partir du moment où l’herbe qui rend nigaud ne provenait plus de l’étranger, le gouvernement avait décidé d’en légaliser le commerce et l’usage, encaissant au passage des taxes conséquentes. Comme disait mon épicier marocain : « Qu’importe le berger, le mouton sera tondu ».

Mais, en ce soir un peu frais d’octobre 2045, l’objet de notre convoitise était tout autre et si nous rampions de nuit vers les barbelés, c’était pour résister à la mainmise chinoise sur le vin. Au début, personne n’avait vu venir le danger. Au tout début du 21ème siècle, quelques nouveaux riches pékinois rachetèrent des châteaux bordelais pour se donner un genre. Hélas, les Chinois prirent goût au pinard. Au rouge en particulier, question d’éducation et de petit livre probablement. Peu à peu, ils rachetèrent le moindre pouce de vignoble et, à l’horizon 2030, c’était plié : toute la production du vignoble français partait vers la Chine. Plus une goutte de jaja dans les bistrots, reconvertis pour la plupart en coffee-shops. Mais pour la frange patriotique du pays, il n’était pas concevable de troquer le troquet pour le pétard.

Les Chinois, craignant la colère du peuple, protégèrent leurs vignobles. Triple rangée de barbelés, gardes armés, chiens… Il fut bientôt plus facile d’entrer dans une centrale nucléaire qu’accéder aux vignes. Pendant ce temps, à Barbès, on vendait sous le métro aérien des vins de fruits frelatés et la police après avoir vainement lutté contre les trafiquants d’herbe luttait désormais avec le même insuccès contre les réseaux de pinardiers. On parvenait de temps à autre à arrêter quelques bouilleurs de cru ou des grands-mères qui, bravant la loi, élaboraient du vin de noix au fond des bois. Mais au final rien n’était réglé. Et par dessus tout, les Français n’acceptaient pas de voir leurs précieux nectars filer sous bonne garde vers les palais des mandarins. C’est en partie à cause de tout ceci que nous étions, Clos_De_Vougeot_1994mon pote Bébert et moi, en train de ramper vers les barbelés du Clos-Vougeot, une pince coupante au fond du sac à dos, prêts à affronter les crocs des énormes bergers tibétains pour rafler quelques bouteilles de grand cru millésimé. La rareté avait fait flamber les prix du pinard alors que, simultanément, les énormes quantités de haschich produites entre Gavarnie et le mont Canigou, grâce aux subventions européennes, avait généré une surproduction. Les Bigourdans mécontents brûlaient des tonnes de shit devant les sous-préfectures, au grand dam des usagers et la moindre bouteille de Corbières, même bouchonnée, se négociait sous le manteau au prix de l’or. Les Chinois ricanaient en disant que c’était leur manière de nous faire payer les Guerres de l’opium et les Français erraient dans les rues en quête d’un gorgeon à se balancer derrière la cravate.

Nous étions enfin arrivés au pied des barbelés. Un peu plus loin, un milicien fumait un pétard en haut de son mirador. Bébert me passa les pinces et je sectionnai la rangée inférieure des barbelés. Nous nous glissâmes silencieusement dans le trou et, courbés en deux comme deux paras-commandos, filâmes comme l’éclair vers les chais lorsque soudain la lumière d’un projecteur nous cloua sur place. Bébert lâcha une bordée de juron et balança la pince en direction du projecteur qui s’éteignit. Il ne nous restait qu’à repartir par le même chemin. Ce n’était pas notre jour de chance.

Un peu plus tard, de retour dans notre piaule miteuse de la banlieue dijonnaise, nous avons tenté de nous consoler en fumant un gros joint mais le cœur n’y était pas. Ce que nous aurions aimé pour fêter l’anniversaire de Bébert, c’était une ou deux bonnes bouteilles comme au bon vieux temps. Mais c’était foutu et nous n’avions plus qu’à nous écrouler, défoncés à l’ariègoise. Triste époque.

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

2 réflexions sur “REGIME SEC

  1. T’as fumé zou koi ?
    Mon pauvre, plus de jaja, c’est quand même la fin des haricots (si j’ose dire) 😀

  2. Non… J’écris à jeun. C’est pire….

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