La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

PLAN GRAND FROID

4 Commentaires

DSCF6830Peu de gens le savent mais c’est à un homme bien ordinaire que l’on doit l’inversion de la courbe du chômage qui débuta en France vers l’an de grâce 2015.

Cet obscur inconnu, un petit fonctionnaire du nom de Piotr Noubly-Pateskky, d’ascendance slave comme son nom l’indique, se rendit un jour au supermarché afin d’y faire quelques emplettes. Il acheta une paëlla surgelée et, en sortant, ramassa par terre un de ces journaux gratuits qui était alors une des dernières choses qui ne valait rien – dans tous les sens du terme – à cette époque où la financiarisation avait tout contaminé. Des droits de polluer à celui d’ouvrir sa gueule, tout se vendait ou s’achetait. Il ne restait pratiquement plus rien – hormis les stages gratuits en entreprise – qui n’ait son prix fixé par le marché et ne soit indexé par la main invisible du même marché, celle qui mettait de grandes claques aux plus pauvres tout en caressant les actionnaires dans le sens du poil.

Bref, Piotr, une fois rentré chez lui, se mit en tête de décongeler sa paëlla dont la date de péremption l’impressionna. La chose, dûment conservée dans les conditions réglementaires, pouvait passer quelques années dans le bac quatre étoiles de son frigo. La durée de vie de cette paëlla risquait même d’être supérieure à l’espérance de vie du réfrigérateur, un modèle bas de gamme d’une marque européenne, mais assemblé au Vietnam avec quelques pièces sciemment étudiées pour rendre l’âme quelques mois après l’expiration de la garantie. C’était le seul moyen qu’avaient trouvé les fabricants pour obliger les consommateurs à consommer : vendre des produits pas trop chers mais conçus pour ne pas durer trop longtemps. Et cela marchait assez bien. Pour les fabricants cela s’entend.

Tout en lisant son journal gratuit, Piotr mastiquait tristement la chair élastique censé être du poulet, ou du calmar ou du chorizo, on ne savait plus très bien ce qui composait ce placebo alimentaire. A l’origine, ce journal s’appelait « 20minutes », ce qui était supposé être le temps nécessaire à sa lecture, déterminé par de coûteux sondages sur le temps médian de transport dans les grandes agglomérations urbaines. Au bout de quelques années, on vira la moitié de l’équipe, on nomma un nouveau chef de publicité qui régnait sur une écurie de stagiaires et, dernière mesure, on réduisit la pagination. Du coup, les mauvais esprits l’affublèrent d’un nouveau nom : « Cinq sec », toujours en s’alignant sur le temps de lecture combiné avec la durée moyenne d’un entretien préalable en vue de licenciement pour les stagiaires qui, les ingrats, exigeaient d’être payés. « Ce qui, dans la conjoncture défavorable que nous traversons actuellement, leur répondait le patron avant de monter dans sa Maserati, est absolument impossible, mais songez à l’excellente référence que ce stage pourra être lors d’un futur entretien d’embauche ».

Sans surprise et sans relâche, le chômage montait. Les océans aussi, mais moins vite. Piotr, une fois sa paëlla terminée, se plongea dans la lecture du journal et tomba sur un article ainsi rédigé : « Apple va rejoindre Facebook dans un programme de congélation d’ovocytes proposé à celles de ses salariées qui en font la demande. Les deux groupes apparaissent en pointe sur le sujet. Cette congélation permet à une femme de se consacrer en priorité à sa carrière sans que son horloge biologique — et l’inévitable baisse de fertilité qui survient au fil des années — ne se pose en épée de Damoclès ». Piotr eut soudain une révélation, un peu à la manière d’Archimède qui lorsqu’il péta dans son bain élabora son célèbre théorème sur la poussée.

Piotr lui, préférait lire aux cabinets. Il lâcha soudain le journal ( en même temps qu’une caisse assez malodorante) en hurlant « Euréka ! » (du verbe grec antique « εύρίσκω » – fin de l’intermède hellenico-culturel et retour à nos moutons ). Et puis après avoir regardé quelques saynètes pornographiques et deux trois exécutions sommaires sur internet, il alla se coucher.

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Le lendemain, arrivé à son bureau au ministère du Travail et de la Santé où il s’appliquait à ne rien faire pour la conserver, il se fit violence et rédigea un court mémo qu’il adressa directement au cabinet du ministre ( qui lui aussi aimait lire dans cet endroit où personne n’osait le déranger). Le soir même, il fut convoqué dans le grand bureau où l’attendait le ministre qui d’emblée le félicita pour la simplicité de son idée qui allait permettre, enfin, de se débarrasser de l’encombrant fardeau qu’était pour la nation les cinq millions de chômeurs dont plus personne ne savait quoi faire. On avait beau leur expliquer au bout d’un certain temps qu’ils étaient en fin de droit(s), ils semblaient ne pas comprendre et réclamaient qui des indemnités, qui le financement d’un stage ( les stagiaires n’étaient pas payés mais les chômeurs, eux, devaient payer pour faire un stage ), des bilans d’incompétence et que sais-je encore. Lorsqu’ils comprenaient qu’au final, ils n’avaient plus qu’un droit, celui de se taire et de ressortir du bâtiment la queue entre les jambes, ils invoquaient alors le « droit au travail » ou encore le « droit au logement ». En fait on avait juste le droit d’acheter des frigos qui pétaient dans les trois ans suivant l’achat, et de la paëlla surgelée à s’en faire péter le bide. Tout le reste était sujet à négociations opaques entre des groupes que l’on faisait passer pour des « partenaires sociaux » alors que lesdits partenaires se détestaient et se foutaient sur la tronche assez régulièrement faute de trouver des solutions viables sur le long terme.

Le ministre alluma un Cohiba et dit à Piotr «Je pense que vous avez mis le doigt sur quelque chose de fabuleux. Cette idée de cryogéniser les chômeurs va dans un premier temps créer des emplois, ce qui est toujours une bonne chose à annoncer. De plus, les chômeurs cryogénisés vont réaliser de considérables économies puisqu’il n’auront plus de frais incompressibles tels que les transports, la nourriture, le logement ou même les loisirs…. Il tira une bouffée de son cigare avant de poursuivre. Autre point positif, leur stockage dans des lieux qui restent à déterminer – et dont la construction permettra de relancer l’industrie du BTP, les ententes illicites, les fausses facturations et les commissions car comme chacun sait quand le bâtiment va, tout va, et plus particulièrement les valises pleines de biftons – leur stockage, disais-je donc va libérer des milliers de mètres carrés de surfaces habitables qui pourront être affectés à d’autres projets plus lucratifs que l’hébergement d’individus sous perfusion financière. Et si nous cryogénisons massivement, nous diminuerons d’autant le nombre de véhicules en ville. Les nantis pourront enfin se garer sans problème et en toute sécurité ».

Le ministre se leva et s’approcha de Piotr. « Nous vous sommes reconnaissants. Le Président pense à vous pour le lancement d’un vaste programme de rénovation des esprits à base de programmes télévisés. Votre idée est excellente, mais vous connaissez la déplorable mentalité de nos compatriotes : ils vont encore nous accuser de fuir nos responsabilités ». 

Piotr, dans un état second, l’approuva. Il avait réfléchi toute la nuit. Son idée était bonne. On cryogénisait les chômeurs dans la force de l’âge et, en cas de reprise économique, on décongelait un quota adéquat pour répondre à la demande des grandes entreprises. En effet, ce système supposait des investissements et des financements qui interdisait aux petites entreprises d’en bénéficier. Tout était parfait. Sauf…. sauf que.

« Excusez moi Monsieur le Ministre, mais j’ai oublié d’intégrer une donnée fondamentale dans ma proposition » s’exclama Piotr qui, d’un seul coup voyait le talon d’Achille de son projet.

Le ministre, assez familièrement, posa une main sur l’épaule de Piotr.

« Oui, mon ami, dites moi ce qui vous trouble ».

« Le problème c’est qu’en cas de retournement défavorable de la conjoncture, on est coincé car il ne faut jamais recongeler un produit décongelé. Ca doit être pareil avec des humains cryogénisés, non ? »

Le ministre le fixa dans les yeux d’un air amusé. « Ah ? Ce n’est que cela… Ne vous inquiètez pas. Un retournement défavorable ca peut aussi nous amener quelques conflits. Et si l’on ne peut pas les recongeler, et bien on en fera de la chair à canon. Vous voyez, il y a toujours une solution en politique. Et maintenant, si vous le permettez… ». Le ministre sortit un petit coffret de sa poche et l’ouvrit. A l’intérieur, Piotr vit une décoration. Une légion d’honneur.

« C’est trop, monsieur le ministre, je n’ai fait que mon devoir de citoyen et de fonctionnaire »

« Taratata, c’est le Président en personne qui m’a chargé de vous la remettre. Ne bougez plus et vous allez voir : on en revient pas ».

Lorsqu’il accrocha la médaille, Piotr sentit une piqure et sombra immédiatement dans l’inconscience. Le poison faisait son effet. Le ministre décrocha alors son téléphone.

« Monsieur le Président ? C’est réglé. Vous n’avez plus qu’à vous attribuer la paternité du projet et, comme vous l’avez demandé, j’ai prévenu mes collègues à l’Intérieur et à la Défense afin qu’ils prennent les dispositions nécessaires à la mise en oeuvre du plan Grand Froid. Bonne soirée Monsieur le Président ».

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

4 réflexions sur “PLAN GRAND FROID

  1. Excellente, ton histoire. Ça ressemble à de la science fiction, mais ce n’est pas de la science fiction ! tout pourrait être réel.
    La solution pour éviter la recongélation est parfaite.
    Ça fait rire, et froid dans le dos en même temps !

  2. Ils sont devenus complètement fous ! J’espère que les femmes sauront raison garder devant un tel amoncellement de machisme et de connerie !

  3. Ah que voila là encore un problème résolu par la technologie, bravo l’ami ! Dans la même veine, j’ai lu qu’une futurologue japonaise, Ayesha Khanna, avait annoncé l’arrivée prochaine de lentilles intelligentes qui effaceront les SDF de notre champ de vision, tout simplement… Fallait y penser, non ? Le « solutionnisme » propose ainsi pour tous les problèmes humains, sociaux, institutionnels, des solutions technologiques, toujours innovantes. C’est que ça phosphore dans la Silicon Valley. Mais faudrait tout de même pas qu’ils s’intéressent à l’idée de ton Piotr Noubly-Pateskky, fais gaffe :o))

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