La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

SANS GERBES NI COURONNES

3 Commentaires

La soirée avait bien commencé. Comme d’habitude en France, on avait commencé à dauber sur les hommes politiques, sans oublier les femmes d’ailleurs, parité oblige.

Tout le monde s’accordait à dire qu’un ouvrage, qui venait d’être lancé et contait les états d’âme d’une femme abandonnée par le président, n’était pas d’une grande qualité littéraire. Par malheur, cet ouvrage, faible sur la forme, était de surcroît inintéressant sur le fond. Une odeur aigrelette de vengeance flottait entre les lignes. Il est vrai qu’être cocufiée devant la nation entière n’a rien d’agréable, mais ce sont là les risques de la vie : ne dit on pas que plus le singe monte haut, plus il montre son cul ? Et là cette ascension sociale s’était achevée au niveau du caniveau. On y apprenait que, depuis qu’il était arrivé au pouvoir, le président avait un peu perdu de son humour et de son calme, chose assez logique au vu de la situation économique et sociale qui régnait dans le pays. On apprenait encore toute sorte de choses passionnantes : il aimait la bonne chère et pouvait faire montre de froideur. Rien de bien surprenant. Comme si l’on pouvait parvenir à la tête de la nation sans être capable par moments d’afficher un brin de cynisme et d’être mû par une grande ambition personnelle. La politique n’est pas un espace de tendresse et si l’on est incapable de prendre des coups mais aussi de cogner fort, mieux vaut rester citoyen de base.

Bien sûr, il y a des exceptions : une ou deux par siècle. Or, le 21ème siècle naissant n’a pas encore accouché du ou des talents salvateurs qui redonneraient espoir au peuple. Les gens sont fatigués des discours creux, désorientés devant l’hydre du chômage qui dévore des pans entiers de la société et recrache les plus faibles pour assurer la rente des actionnaires. Il est de plus en plus difficile de se situer dans ce monde aussi multipolaire que vulgaire. Les gazettes ne savent plus dans quelle boue tremper leur plume pour attirer le lecteur et lui faire cracher quelques pièces au bassinet. Bref, beaucoup de bruit autour d’un ouvrage qui apparaitra plus tard – à condition de ne pas sombrer dans l’oubli et l’anonymat – comme un mauvais journal intime. Une bombe disent les détracteurs du président, un torchon répliquent ses soutiens. Les extraits distillés par les magazines ne donnent guère envie d’en lire plus. Il existe par ailleurs des milliers d’autres livres mieux écrits et plus divertissants. Quoiqu’il en soit, pas de quoi fouetter un chat. Et encore moins de quoi exiger la démission du président, comme le demandent avec insistance ceux qui voient là une occasion inespérée d’accéder au pouvoir sans attendre le terme du quinquennat comme l’exige le respect minimum des institutions.

Au fond, tout le problème est là : le pouvoir. Un pouvoir tout relatif d’ailleurs, mais qui en fascine néanmoins plus d’un. Et trop souvent, il s’avère que les prétendants n’avaient d’autre but que d’arriver en haut de l’affiche et, qu’une fois au sommet, ils sont un peu démunis. Les alpinistes se contentent de planter un drapeau et de faire une photo avant de redescendre retrouver le commun des mortels. Ils ne s’attardent guère car ils savent que l’ivresse des sommets peut s’avérer mortelle. En politique c’est le contraire : on brandit le drapeau avant d’arriver en haut et ensuite on tente d’y rester. Officiellement, il s’agit d’appliquer un programme, auparavant décliné sous forme de promesses au cours de grandes réunions publiques pendant lesquelles il arrive que le candidat, grisé par la foule à ses pieds, se laisse aller à promettre un peu n’importe quoi. Mais comme chacun sait ces promesses n’ont qu’un rôle incantatoire et il serait bien sot de les prendre au pied de la lettre. Il ne s’agit là que d’un discours de camelot tentant de fourguer sa marchandise aux badauds. Il faut vendre. La suite importe peu. Tant pis si la marchandise est au final une camelote de piètre qualité.

Pourtant, force est de constater que ces vieilles ficelles marchent encore. On peut promettre la Lune, il se trouvera toujours des crédules en nombre suffisant pour y croire. Les candidats le savent bien d’ailleurs, qui n’hésitent pas à proclamer qu’ils ont la solution des maux qui nous accablent et que si on leur confie les clés de la maison, ils sauront nous amener au bonheur. Et le bon peuple tente une fois de plus d’y croire. C’est aussi pour lui un moyen comme un autre de déléguer ses responsabilités à d’autres, de ne pas regarder la réalité en face en s’en remettant à ces soit disant élites qui le sont peut être d’un point de vue scolaire – car elles ont été formatées par les grandes écoles, mais pas forcément d’un point de vue moral.

Une fois ce constat établi, il conviendrait d’en tirer des leçons afin d’éviter que le manège désenchanté continue à nous faire tourner la tête. C’est ici que cela se complique. L’imagination n’est toujours pas au pouvoir et il y a fort à parier qu’elle n’y sera jamais , ou alors sous des formes peu ragoûtantes, au service de la corruption et de l’omission volontaire. La figure du despote éclairé n’est plus d’actualité. Reste celle du dictateur qui prétend que s’il ne tient pas tout son petit monde d’une main de fer, c’est le chaos qui règnera. Quelques exemples récents tendraient à prouver que ce n’est pas tout à fait faux, mais la dictature reste un modèle à éviter à cause de ses nombreux effets secondaires. L’ordre règne, certes, mais au prix de pas mal de renoncements et les libertés individuelles en sont les premières victimes la plupart du temps. Il est donc prudent de réfléchir à deux fois avant d’aller hurler avec les loups…

En tout cas, la soirée qui avait bien commencé s’est mise à tourner au vinaigre à cause de ce malencontreux bouquin torché à chaud par une malheureuse qui a oublié que le bon sens veut que la vengeance soit un plat qui se mange froid. Le ton monta entre ceux qui jubilaient car « enfin on montrait ce salopard sous son vrai jour » et les autres qui pensaient que rien de bon ne pouvait sortir d’un tel déballage, aussi triste que sordide. J’ai donc bu pour me changer les idées. Un peu trop probablement. Et puis je n’aurais pas du tirer sur ce pétard entre deux verres. Probablement. D’un coup, je me suis senti partir en sucette. Me levant, j’ai zigzagué jusqu’aux toilettes qui par chance étaient libres. J’ai juste eu le temps de refermer la porte avant de déposer une gerbe en hommage au bouquin et aux discussions minables qu’il provoquait. Je me suis essuyé la bouche et j’ai tiré la chasse d’eau pour effacer toute trace de l’incident. Contemplant le flot purificateur, je sentis soudain un vide en moi. Merde ! mes dents ! Trop tard. Mon dentier, tombé dans la cuvette, avait filé dans la tuyauterie. Deux cent euros dans la gueule. Sans dents. Mon cul. Livre à la con et soirée de merde !

Publicités

Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

3 réflexions sur “SANS GERBES NI COURONNES

  1. Le néant et un nouveau big bang puisque il n’y a pas de début et pas de fin, l’éternité quoi !

    Magnifique papier et je les lie tous avec grand plaisir.

  2. Je pensais comme toi Richard.
    Mais de ce livre, je n’ai eu que des échos, et le battage médiatique (que j’évite un maximum, mais parfois le bruit est si fort qu’il parvient jusqu’à moi) fait autour de ce bouquin, me l’a vite fait classer dans la catégorie caniveau.
    Cependant, même si je ne lirai probablement jamais ce livre, j’ai trouvé que Denis Robert en a fait une critique très intéressante, loin des péroraisons des journalistes qui ne l’ont pas lu.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s