La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

FRAGMENTS D’HEBETUDE

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Il ne savait plus très bien comment cela avait commencé. La seule chose dont il était sûr, c’est que ce n’était pas un rêve. Enfant, il voyait des paysages immaculés dans les nuages, des visages dans les arbres et bien d’autres choses encore, toutes empreintes d’une calme beauté. Quand ses parents vinrent en ville, le ciel rapetissa et les arbres disparurent. Puis les visions s’espacèrent et disparurent aussi.

Après les années de combustion, le feu qui irriguait ses artères commençait à tiédir, mais son esprit bouillonnait toujours. Pour survivre, il convenait d’être attentif aux détails. C’est par eux que l’on pouvait parfois entrouvrir fugitivement une porte sur d’autres mondes parallèles. Les insectes et les plantes témoignaient d’un modèle ancien d’univers où l’homme était entré par effraction avant de s’en autoproclamer le maître à penser.

DSCF1491Au bout de tant d’années il restait bien peu de choses : des souvenirs en pagaille – mais avait-on jamais pu vivre avec des souvenirs, des bouquins et de la musique, qui, eux-mêmes, faisaient ressurgir d’autres souvenirs… Le passé, cet encombrant fardeau qui masquait le futur. La vie s’était peu à peu retirée de lui, comme une vague qui reflue vers le large. L’ennui recouvrait tout et envahissait son cerveau comme un mascaret tiède et boueux. L’aventure n’était plus au coin de la rue.

Il aurait voulu se battre, mais contre qui, contre quoi ? Il essayait de fuir dans le bruit, les notes et la fumée, mais plus rien ne marchait comme avant. L’insouciance avait foutu le camp et il sentait sur ses épaules le regard torve de la mort qui s’approchait en catimini, cette catin masquée tellement sûre de gagner qu’elle ne prenait plus la peine de se cacher. Parfois il la sentait toute proche, à lire par dessus son épaule, comme une vieille amante pour qui il n’aurait plus aucun secret.

Il aurait pu, bien sûr, prendre ces petites gélules qui rendaient la vie plus supportable, le travail agréable, le vide de l’existence moins effrayant. C’était si simple d’aller voir un toubib et d’en ressortir avec une ordonnance pour faire tenir envers et contre tout les débris de cette société d’anonyme indifférence où, à part le sexe et l’argent, rien n’avait plus d’importance.

Il fallait néanmoins, dans cette grisaille, croire à l’amour, aux chances égales pour tous, aux politichiens qui aboyaient devant les niches fiscales, aux publicitaires vulgaires, à tout ce fatras qui abrutissait les plus solides. Ceux qui ne se soumettaient pas finissaient par péter les plombs, rentraient n’importe où armés jusqu’aux dents pour tout faire sauter dans un élan furieux. Il se disait parfois que c’était, sinon la solution, un moindre mal pour en finir avec cet univers qui l’avait déçu, trahissant ses rêves d’enfant pour le transformer en mort-vivant.

Mais après tout, si les gens aimaient ce monde, ce n’était pas très smart de les mettre à mort dans une corrida baroque, alors il caressait l’idée sans pour autant  passer à l’acte, car il espérait encore que cette existence allait le surprendre.

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

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