La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

MONSIEUR LALOUZE EN TERRASSE

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Il faisait chaud et Monsieur Lalouze se dit qu’en dépit de sa situation financière calamiteuse il pouvait s’autoriser un demi bien frais en terrasse. Il fouilla au fond de sa poche et en ramena une poignée de pièces, dont quelques unes de deux euros, vision qui le remplit d’un bonheur aussi fragile que précaire. Mais, bon sang , l’air sentait le printemps, les bourgeons perçaient et il avait envie de s’asseoir devant un verre pour contempler le spectacle sans cesse renouvelé de la rue.

S’apercevant qu’il n’avait plus d’allumettes, il entra dans le café-bar-tabac pour en acheter une petite boite. Les cigarettes provenaient de ses amis voyageurs qui lui rapportaient des cartouches en provenance de contrées où elles étaient moins lourdement taxées. S’il devait choper un cancer du poumon, il le voulait « low-cost »… Juste devant lui, à la caisse, un grand gaillard en costard discutait avec la patronne qui trônait entre les clopes et les jeux à gratter.

–       C’est quand même n’importe quoi !  Ce jeune, je le fais travailler quatre jours et il me demande une fiche de paie et une attestation Assedic… On croit rêver des fois ! Tiens donne moi un Romeo et Juliette.

–       S’il croit que c’est comme ca qu’il trouvera du travail, renchérit la boutiquière en lui tendant le cigare, ca fait quatre euros tout rond.

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Monsieur Lalouze eut envie d’intervenir, puis se dit que c’était tout à fait inutile et lorsque vint son tour il demanda une petite boite d’allumettes que la bistrotière lui tendit d’un air méprisant. Elle préférait l’acheteur de havanes et n’avait que faire d’un crevard qui achetait pour vingt centimes d’allumettes. Tout ca pour rouler ses clopes, pensa-t’elle. Peut-être même que c’était un drogué qui allait lui demander des feuilles longues. Elle en vendait par cupidité mais, à chaque fois que quelqu’un lui achetait du papier à rouler ET des cigarettes, elle le regardait de travers. Les acheteurs de cigares c’était quand même autre chose. Des messieurs avec de la conversation. Pas comme ces merdaillons qui filaient dans la ruelle dès qu’ils étaient équipés en feuilles longues « slim » et qu’elle voyaient ressortir vingt minutes plus tard, d’un pas chancelant avec des yeux rouges de lapins albinos. Les fumeurs de cigares marchaient droit, parlaient fort et repartaient au volant de leurs grosses voitures. C’était quand même plus rassurant que ces jeunes qui trainaient des pieds et qui exigeaient des attestations Assedic auprès de ceux qui avaient la bonté de leur donner du travail. Le monde partait en sucette et elle avait peur d’être un jour attaquée par des voyous prêts à flinguer pour quelques cartouches.

Monsieur Lalouze, en revanche, se sentait léger comme l’air. Ses soucis s’évaporaient dans le ciel bleu azur et il étira un peu ses jambes sur le trottoir. Il attrapa son paquet de cigarettes – des Peace sans filtre achetées en « duty free » à l’aéroport de Nagoya, et fuma, les yeux mi-clos, laissant la douce chaleur du soleil lui réchauffer les os. Pour une fois, tout était bien.  Un petit bonheur à savourer de suite…

Deux types vinrent s’asseoir à la table voisine et commencèrent à discuter. Politique bien sûr.

–       Ils nous font chier avec leurs stages et leur statut d’auto-entrepreneur à la con ! C’est du Zola. Tu bosses, tu bouffes, tu bosses pas, tu bouffes pas !

–       Ouais, faut toujours que t’exagères… Les boites, elles sont quand même étranglées par les charges, non ?

–       Possible, mais c’est pas une raison pour nous étrangler nous. C’est des esclaves qu’ils veulent ou quoi ?

–       Ca y est ! tout de suite les grands mots.

–       N’empêche que ca serait plus honnête de rétablir l’esclavage. Au moins les choses seraient claires. Sans compter qu’au moins, un esclave c’est nourri et logé…

–       Oui, mais pas payé….

–       Ouais, y’a pas de solution, alors…

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Monsieur Lalouze était bien d’accord. La voracité des multinationales était sans limite et les employés servaient de variable d’ajustement pour obtenir des bilans comptables qui plaisent aux actionnaires. Chaque semaine voyait tomber son nouveau plan social et les types qui étaient virés n’avaient plus qu’à gueuler pour tenter de négocier leur prime de départ. Ensuite venait le ministre du Redressement Productif qui s’agitait en disant haut et fort qu’il n’allait pas laisser tomber l’affaire. Et, quelque temps plus tard, on présentait comme une victoire le fait qu’un repreneur se soit manifesté, qui, dans son infinie mansuétude, allait reprendre un bon tiers des effectifs. Il paraît qu’il fallait s’en réjouir. Mille emplois sauvés et deux mille mecs virés : une victoire ?

Ils n’avaient pas tout à fait tort les deux râleurs d’à côté mais le petit bonheur éphémère de Monsieur Lalouze avait volé en éclat. Son demi lui paraissait d’un coup bien amer et il n’arrivait plus à faire des ronds de fumée avec sa clope. Une des deux types le regarda et laissa tomber, péremptoire : «  C’est presque impossible avec des clopes roulées. Il paraît qu’avec un bon cigare, c’est plus facile. Vous devriez essayer ».

Monsieur Lalouze, décontenancé, se leva et, après avoir payé sa bière, repartit vers son destin en remontant la rue ensoleillée.

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

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