La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

SACREE SOIREE

Poster un commentaire

On avait tous beaucoup trop bu, c’était la seule certitude à laquelle nous pouvions encore nous cramponner. Pour le reste, le doute nous habitait. Pire, il nous hantait. Monsieur Lalouze dodelinait du chef au dessus de son verre quand Carlo, d’un seul coup, frappa soudain la table de sa grosse pogne. Nous sursautâmes, abrutis par nos mélanges aussi fumeux qu’infâmes. La tension remonta dans la piaule où un mauvais sort nous avait jeté, ivres de colère, puis ivres tout court pendant qu’au dehors la bise soufflait en bourrasques glaciales dans les rues sombres de la ville endormie.

-Moi j’trouve qu’on est des cons, éructa Carlo qui tentait de se mettre debout, les deux mains cramponnées au bord de la table. « On est des cons et j’vais vous dire pourquoi ».

Jusqu’ici rien à redire. Nous savions que nous étions cons. Des sacrés sales cons. Mais, qu’on se le dise, lorsque Carlo laissa entendre qu’il était en mesure de nous révéler le « pourquoi » de cet état, nous fûmes d’un coup tout ouïe dans l’attente de la révélation, l’oracle qui enfin saurait nous dire pourquoi  nous avions tant de mal à trouver notre place dans ce monde à la con. Il nous toisa et s’enfila une bonne gorgée de bière avant de poursuivre.

–       On est des vrais cons parce que si on voulait on pourrait vivre mieux.

–       …

Il descendit une autre gorgée de bière, rota bruyamment et poursuivit: « Mais d’abord faudrait foutre en l’air tout ce merdier ! ».

Il claqua de nouveau la table de sa main comme pour la punir d’être plantée au milieu de la piaule.

–       Faudrait tout redistribuer pour que chacun puisse grailler en paix et pioncer sous un toit.

Lalouze s’écria qu’il préférait boire. Des rires gras retentirent. Une autre voix s’éleva.

–       Ca dépend de ce que l’on donne à bouffer. Moi, hier, au supermarché je voulais acheter de la viande hachée et j’ai pris la moins chère. Rentré à la maison, j’ai lu l’étiquette et en tout petit c’était écrit que dedans y’avait aussi du bambou. Ca m’a foutu un coup. Du bambou… Ils nous prennent pour des pandas les mecs qui font ca !

–       Remarque le bambou c’est peut-être le moins dégueulasse dans leur barbaque.

–       Tu crois manger du cheval mais en fait t’es végétarien.

Le silence retomba sur la piaule. Carlo finit sa bière et grommela : «  Tiens moi, ils me font bien marrer tous ces cons ».  Carlo aimait ratisser large quand il était fait comme un rat, ce qui était le cas ce soir. Il parvint enfin à se lever, se dressa de toute sa hauteur, nous fixa des yeux sans nous voir avant de s’effondrer au milieu des verres et des bouteilles. Ses voisins de table l’empoignèrent et le firent glisser sur un des matelas qui trainaient dans un coin de la piaule.

Nous avions installé nos pénates dans l’arrière boutique d’une boite qui avait mis la clé sous la porte deux mois auparavant. Côté rue, nous étions peinards, protégés par les parpaings montés derrière la vitrine afin de décourager les intrusions. Nous étions entrés par la petite porte qui donnait sur la cour et comme l’immeuble entier était condamné, nous étions tranquilles. Grâce à Bob, qui avait bidouillé quelques boitiers et tiré quelques mètres de câbles, nous avions même l’électricité. A notre grande surprise, les derniers occupants des lieux n’avaient pas coupé l’eau. Un squat de luxe où n’avions eu qu’à apporter quelques matelas et des couvertures pour passer un hiver qui s’annonçait rigoureux. On espérait juste sans trop oser y croire que le printemps serait chaud.

Carlo à peine allongé, Frankie arriva en faisant tout un cirque parce qu’on l’avait flashé sur son scooter et qu’il ne trouvait pas ca normal. Il est comme ca Frankie, brave gars un peu rondouillard, limite l’air un peu con, mais il ne faut pas s’y fier car il est plein de vice.  Et depuis qu’il fait coursier pour les banques, il est devenu bizarre et on ne croit plus trop à ses salades. Bob ricana en allumant un pétard.

–       Si t’es pas jouasse, t’as qu’à aller voir le pape.

C’est à ce moment précis que Marianne s’est levée et a collé une beigne en pleine gueule à Frankie qui venait d’ôter son casque en hurlant qu’elle n’en pouvait plus de lui servir d’alibi pour ses histoires de cul. Personne n’a rien compris à  l’histoire mais tout le monde crevait de soif; et comme le chinois voulait plus faire crédit, on s’est fini en beauté avec des bières et du rosé qu’on a été chercher chez l’arabe du coin, celui qui est fou du PSG. Foutue soirée…

Publicités

Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s