La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

ALLO QUOI C’EST N’IMPORTE QUOI !

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J’étais tranquille chez moi quand le téléphone se mit à sonner. Pas moyen de chômer en paix !  A la quatrième sonnerie, je décrochai.

–       Monsieur Walter, c’est votre conseiller à Pole Emploi.

–       Euh, oui… C’est à quel sujet ?

–       Vous avez été tiré au sort pour un rendez-vous. Pouvez vous venir dans une heure ?

Et voilà ! Toujours la même histoire. Depuis que l’on avait passé le cap des dix millions de chômeurs en 2018, les règles avaient été changées une fois de plus. On avait délocalisé Pole Emploi au Sri Lanka afin de réduire les coûts de fonctionnements et  dans la foulée, puisque l’on était passé du statut de demandeur d’emploi à celui de candidat, le fonctionnement de l’institution avait été entièrement revu et l’on procédait maintenant par tirage au sort pour rapprocher les chômeurs du marché caché. D’après l’accent de mon interlocuteur, il devait m’appeler de la toute nouvelle plateforme de Sri Jayavardhanapura qui venait d’être financée par la Chine toujours Populaire. Je soupirai.

–     Oui , bien sûr, où dois je me rendre ?

–       Pas au Sri Lanka, rassurez vous, ironisa mon correspondant, le rendez-vous est fixé au Bar des Amis à la Porte de la Chapelle. Vous voyez où cela se trouve ou je dois vous envoyer le plan GPS ? Votre adresse mail est toujours la même, Monsieur Walter ?

–       Ca va, c’est bon, je vois où c’est. J’y serais dans une heure.

–       C’est préférable, Monsieur. Si vous n’êtes pas à l’heure vous risquez la radiation.

Je raccrochai et filai dans la cuisine pour boire un ersatz de café. Un vrai café, plus personne en Europe ne se souvenait du goût que cela pouvait avoir. Tout avait commencé vers 2016 avec les premières grandes manifestations qui avaient secoué les pays occidentaux. On avait multiplié les G20 mais en vain. Le boulot avait disparu et malgré les incantations pour le retour de la croissance, il n’était pas revenu.  La Chine avait petit à petit racheté les terres agricoles en Afrique, et outrage suprême les vignobles français. La montée des océans, qui avait englouti les crus bourgeois du Médoc, avait fait ricaner les Français, mécontents de voir leur production viticole aller rincer les palais impériaux de Shanghai à Pékin, mais le mal était fait : l’Europe était devenue une terre de vieux colonisée par les nouveaux maitres de l’économie mondiale : l’Inde, le Brésil et la Chine. Aux Etats-Unis, on rejouait la conquête de l’Ouest à grands renforts d’armes automatiques et de drones pendant qu’en Afghanistan la production d’héroïne atteignait des sommets grâce au pavot transgénique. Mais bon, c’était comme ca. Les dés avaient roulé, le monde avait changé et si l’on pouvait secrètement le déplorer, cela ne changeait pas la donne et il ne me restait plus qu’une chose à faire, à savoir aller à mon rendez-vous Porte de la Chapelle. Je sortis et hélai un des innombrables cyclo-pousses qui pullulaient à Paris depuis que l’essence se raréfiait.

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–       Porte de la Chapelle s’il vous plait. Et fissa !

Je n’avais pas envie d’être radié. Là aussi, les choses avaient pas mal changé. Les radiés étaient expulsés de leur domicile et regroupés dans des camps avant d’être envoyés dans les plantations de bananes aux Iles Kerguelen ou de canne à sucre au Groenland. Le réchauffement de la planète avait pris de l’ampleur et il avait fallu s’adapter pour ne pas crever.

Le conducteur du cyclo-pousse me regarda d’un air placide. Il était défoncé à je ne sais quoi mais c’était fort.

–       Vous avez un itinéraire préféré ou on prend le périphérique ?

–       Pas le périf ! On va encore être bloqué par les voitures à bras, les carrioles et les ânes !

–       Bien monsieur. Comme vous voulez.

Il s’engagea à toute vitesse dans la rue des Poissonniers, évita de justesse la collision avec un percheron et prit sa vitesse de croisière. Pendant qu’il pédalait, je DSCF3627cogitais. Tiré au sort. Pas de bol !  Quel boulot pourri allait on me proposer ? Et quel était ce son lancinant qui me vrillait les neurones ?

A partir de 2025, lorsqu’il fut clair que les emplois détruits en Europe ne reviendraient plus, on décida d’inscrire tous les chômeurs à une grande loterie : l’Euroboulot. On procédait par tirages au sort et les candidats retenus n’avaient guère le choix : soit ils acceptaient ce qui leur était proposé, soit c’était les Kerguélen ou le Groenland. Le nombre d’inscrits baissa de façon drastique et l’économie parallèle se développa dans tous les secteurs. Comme je n’étais pas bon à grand chose, un soir de déprime, je m’étais inscrit à Pole Emploi, loin d’imaginer que je serais un jour désigné par le sort pour occuper une fonction pour l’instant mal définie.

–       Nous sommes arrivés Monsieur, s’époumona le conducteur, épuisé par cette course dans un air putride.

Je réglai ma course et entrai dans le Bar des Amis. Ca sentait les corps mal lavés et la dêche suintait par dessus le comptoir. Le barman, un costaud, m’apostropha :

–       Et qu’est qu’il prend le jeune homme ?

–       Euh rien pour le moment. J’ai rendez-vous avec quelqu’un de Pole Emploi.

Un silence de mort s’abattit dans la salle. Une vieille pocharde écrasa une larme avant d’hurler que c’était pas possible de traiter les gens comme ca, nom de nom. On est pas des merdes, hein, criait elle alors que les clients regardaient ailleurs en attendant que cela s’arrête. Le barman me fit discrètement signe de passer dans l’arrière-salle où un type bien sapé m’attendait. Je pris place en face de lui et tentait d’accrocher son regard fuyant. On allait me proposer un travail de merde, c’était certain. Et toujours ce son lancinant en arrière-plan !

–       Monsieur Walter, après une étude attentive de votre dossier, nous avons décidé que vous feriez un excellent ministre du Redressement Improductif…

–       Mais ! Je….

–       Non ne dites rien. Vous avez tous les défauts requis pour ce poste.

–       ……

–       Vous êtes désorganisé, démobilisé, déprimé et déprimant, bref, toutes les compétences que nous recherchons pour cette fonction…

–       Mais puisque je vous dit que….

Le son lancinant de plus en plus fort me vrille les oreilles…. Merde ! Mon rendez-vous à Pole Emploi ! J’ouvris les yeux. Dix heures trente. Et j’étais en vrac au fond de mon pieu avec la gueule de bois. Grillé ! Le téléphone sonna et je décrochai.

Monsieur Walter ? C’est votre conseiller à Pole Emploi…. Nous sommes le 29 avril et je suis au regret de vous informer que votre absence au rendez-vous de ce matin risque d’entrainer votre radiation. Monsieur Walter ? Vous m’entendez ?

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

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