La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

NO PICTURE PLEASE

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Après avoir pendant plus d’un quart de siècle recherché, sélectionné, vendu, acheté, trié, édité des photos, me voici en train d’interdire aux autres d’en faire. Enfer et damnation !

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Le manque de boulots payés normalement, ma grande gueule et la cinquantaine bien tassée, tout cela a eu raison de mon employabilité comme on jargonne aujourd’hui dans les annonces et les séminaires de reconversion transversale et positiviste ( Vous n’en avez jamais fait ? Ahaha! Ne cherchez plus, c’est pour cela que vous n’arrivez pas à rebondir). Le lien social est mort, mais fait semblant de bander encore sur des réseaux dédiés au flicage et au marchandage de données. Nous sommes des cibles dans un marché planétaire qui n’a rien de planant, mais bon, revenons en à ma situation, mon badge d’identification et ma mission: « No picture », « Pas de photos s’il vous plait »….

Je suis dans un musée, le plus grand du monde, et je surveille les salles d’exposition où les prises de vue sont interdites. Tout peut être photographié sauf les expositions temporaires. Ainsi le veut le règlement du plus grand musée du monde qui reçut,l’an passé, plus de neuf millions de visiteurs.

Ils viennent de partout, font la queue pendant des heures avant d’entrer et puis ils marchent, ils marchent, montent, descendent, ascenseurs, escaliers pharaoniques, grandes galeries et pléthore d’œuvres d’art, peintures, sculptures, meubles, sarcophages, bas-reliefs, objets d’art…

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Au bout de quelques heures l’œil fatigue, on regarde sans voir au long des grands couloirs et en fin de journée, c’est le grand reflux. On ne cherche plus Mona Lisa mais les toilettes et la sortie. Aussi, afin de ne rien perdre de ce jour mémorable, ils filment, ils photographient tout : la Joconde qui ricane, la Vénus sans bras, la Victoire sans tête, les peintures de toutes tailles, les estampes, les bas-reliefs, les petits maitres, les grands tableaux… Tout y passe. On photographie avec son téléphone, sa tablette, et parfois même avec un appareil photo. Une orgie d’images que l’on contemplera une fois rentré à Kuala Lumpur, Berlin ou Romorantin.

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Finie l’époque où l’on faisait avec parcimonie une ou deux pellicules : grâce au numérique on peut shooter à mort. Sauf dans la salle où je suis planté avec mon camarade car nous travaillons le plus souvent en binôme. La petite aquarelle de Dürer, c’est plaisir des yeux et rien d’autre. « No picture please » dis-je au visiteur qui n’entend rien car, tout en faisant le point en marchant, il écoute le commentaire de son audioguide. Il est content, il a pris sa photo, floue, mal cadrée comme une grande partie de ce qu’il fait depuis qu’il est entré dans le saint des saints mais qu’importe, de retour à la maison il pourra vider sa carte mémoire dans son ordinateur et contempler le diaporama de ses exploits.

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Je le laisse filer avec son maigre butin surexposé. Il est content. Cela faisait dix minutes qu’il rôdait dans la salle en attendant que je regarde ailleurs.

Les pires : ceux qui balancent un grand coup de flash à vingt centimètres d’une sanguine, aussi délicate que fragile, exceptionnellement sortie des réserves pour être présentée pendant quelques mois dans une salle où la luminosité est réduite à cinquante lux afin de limiter les dégâts. Là on flirte avec l’envie de meurtre. Pas moins.

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Sinon les journées s’écoulent dans une relative monotonie où l’on répond dans toutes les langues que l’on se sent capable de baragouiner : « Mona Lisa ? à gauche/à droite – c’est selon l’humeur – en sortant de l’ascenseur – les toilettes ? c’est tout droit Madame, après l’escalier – La sortie ? juste après les toilettes Monsieur ». Le reste du temps, on regarde passer la terre entière, des femmes voilées, des sikhs enturbannés, des blancs, des jaunes, des noirs, des tatoués, des pas tatoués, des petits, des gros – parfois même très gros ET tatoués… Plus cosmopolite encore que les trottoirs de Barbès-Rochechouart, et parfois plus bondé que le métro à l’heure de pointe.

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« NO PICTURE PLEASE ! » La mamie ne veut rien savoir. Elle est venue depuis la Chine avec son groupe et ce n’est pas un agent de surveillance qui va l’empêcher de prendre une photo avec sa tablette, non et non ! Le Pékin Express traverse la salle à toute vapeur mais l’obstinée mamie me contourne au prix d’une manœuvre acrobatique et récidive d’un bon coup de flash…. Ne connaissant pas de termes appropriés en mandarin, je la laisse filer tout en ronchonnant un « Madame, ce n’est pas très correct… ». L’agent de surveillance aboie, la caravane passe, c’est ainsi et pas autrement. Parfois, saisi d’un accès de psychorigidité, on demandera au fautif d’écraser la photo volée, juste pour se venger d’une attitude trop désinvolte ou d’un foutage de gueule trop manifeste. Chacun a ses limites.

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Sinon, pour passer le temps, il est amusant d’étudier les différentes catégories de photographes qui errent dans le plus grand musée du monde. Un type assez répandu est celui de l’aventurier : sapé comme Indiana Jones, il entre dans chaque salle, le doigt sur la détente de son appareil et l’œil aux aguets, à la manière d’un G.I en territoire hostile. Son M.16 est un Nikon muni d’un énorme téléobjectif avec lequel il fera des gros plans sur les frises du fronton du troisième étage, celui qui ne se visite pas. Il avance souplement comme un tigre dans la jungle. En général il est seul et on comprend pourquoi.

Une nouvelle catégorie s’agrandit de jour en jour : celle de la rétrophotographie. J’entends par là ceux qui se prennent eux-mêmes en photo avec leur téléphone devant la Joconde, devant le café, devant le panneau « interdit de photographier ». En fait, le plus grand musée du monde n’est pour eux qu’un écrin supposé mettre leur tronche en valeur et le tout finira très probablement sur un réseau asocial agrémentés de commentaires débiles en langage primaire. Lol, wtf, etc…. Je disais donc….

AAAAAAARGH  ! « NO FU….G PICTURES PLEASE »… Que c’est agaçant de les voir mettre des coups de flash en face d’une vitre ! Mais revenons à nos observations de terrain avec la plus rare – mais succulente – vieille dame qui vient vers vous, indignée, pour vous dire à voix basse : « il y a des gens qui font des photos de l’autre côté de la salle ». C’est la même que vous surprenez quelques minutes plus tard en plein délit de prise de vue avec son vieil appareil argentique (un jetable bien sûr). Ajoutons les gamins munis de boitiers aussi couteux que sophistiqués, les nourrissons équipés de tablettes au fond de leur poussette, sans oublier les maniaques qui filment tout, du début à la fin avec leur GoPro vissée sur la tête, et vous aurez une petite idée de l’abnégation dont il faut faire montre pour rester courtois jusqu’en fin de journée.

Ces millions d’images iront dormir dans des disques durs aux quatre coins de la planète et ceux qui tenteront de regarder le film de l’oncle Alberto finiront par gerber à cause des cadrages nauséeux. Pourquoi n’achètent ils pas de belles cartes postales ou un livre d’art plutôt que de visiter le plus grand musée du monde derrière leurs objectifs, à tout filmer et ne rien voir ?
Ceci étant dit, pour être honnête, j’ai également rencontré lors de mes vacations dans le plus grand musée du monde des chinois polis, des russes agréables, des français aimables… Et même des visiteurs qui préféraient prendre leur temps plutôt que des photos …

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

2 réflexions sur “NO PICTURE PLEASE

  1. Excellent, Richard!! Beautifully observed and written!!! Are you back at the Louvre, or are these memories from the summer?

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