La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

MONSIEUR LALOUZE ET L’ACTUALITE

1 commentaire

Monsieur Lalouze s’est réveillé au son de la radio. Tout en beurrant ses tartines il a entendu qu’un énorme typhon avait ravagé les Philippines. Il a bu son café en apprenant qu’au moins dix mille personnes étaient passées de vie à trépas. Le chiffre allait augmenter dans les jours à venir, à la manière d’un téléthon morbide… Les Philippins étaient nombreux, pauvres et malheureusement situés sur un coin de la terre où la nature enchainait typhons sur cyclones, peu importe l’appellation. Quand le vent souffle à plus de deux cent kilomètres à l’heure et que la mer déchaînée monte à l’assaut des terres, on n’en est plus à chercher le mot juste : on tente de sauver sa peau.

Monsieur Lalouze compatissait à l’écoute de ces sinistres nouvelles et savait que l’on allait voir des photos, des films, la catastrophe en couleurs et sous toutes les coutures. Les Philippines, pays pauvre, ne possédaient pas de centrale nucléaire. On pouvait donc s’apitoyer sans crainte des radiations. C’était une catastrophe naturelle, la faute à pas de chance…

La radio enchaina sur d’insignifiants débats franco-français, les rythmes scolaires, le poids des cartables et les habituelles vacheries échangées par les politiciens. Comme d’habitude, l’opposition condamnait les décisions du gouvernement, mais de toute manière, on retrouvait toujours les mêmes larrons des deux côtés depuis des décennies, chacun accusant l’autre : au final, on n’avançait guère. Le pays stagnait et monsieur Lalouze, comme plusieurs millions de ses concitoyens chômait.

On se préparait à célébrer le centième anniversaire du début de la première grande boucherie mondiale, celle que l’on avait nommée « la der des der » mais s’était sans compter avec les apprentis bouchers et autres commis aux basses œuvres qui depuis cent ans ouvraient des succursales un peu partout sur la planète. Aujourd’hui, tout le monde savait bien qu’une guerre pouvait en cacher une autre. Depuis la « der des der » on avait connu la Seconde guerre mondiale et ses camps d’extermination, la guerre froide et depuis quelques décennies on avait tenté d’habiller la charogne en des termes plus rassurants. On avait lu des mots étranges tels que « guerre propre », celle où les massacres de civils devenaient des « dommages collatéraux » et où des soldats mouraient victimes de « friendly fires ». Et le reste du temps c’était la guerre économique.

Heureusement, les Philippines n’étaient pas en guerre. Heureusement les Philippines n’avaient pas de centrale nucléaire susceptible de relâcher ses fluides dans la mer ou l’atmosphère. Et surtout, les Philippines étaient loin. Très loin. Monsieur Lalouze et ses compatriotes enverraient peut-être un petit chèque pour aider mais cela n’irait guère plus loin. On reconstruirait les maisons et les écoles, la corruption prendrait sa dîme sur l’aide internationale et puis le tourisme sexuel reprendrait ses quartiers d’hiver au pied des bidonvilles et des montagnes d’ordures. Jusqu’au prochain typhon.

Celui qui venait de ravager l’archipel était très puissant. Les scientifiques expliquaient cela par le réchauffement des océans qui, mécaniquement, augmentait la puissance des typhons. Mais qui écoutait les scientifiques ? Les gouvernements se réunissaient une fois de plus afin de « prendre des mesures contre le dérèglement climatique ». Mais quel politicien serait suicidaire au point de demander à ses administrés de vivre différemment et de moins consommer ? Quel politicien aurait l’audace d’exiger que l’on fabrique des produits utiles et durables ? L’humanité était entrée dans l’ère du jetable et bientôt c’est la planète qui allait jeter l’humanité si cette dernière ne modifiait pas radicalement son rapport à l’environnement. Il était peut-être même déjà trop tard.

Dans Paris, on voyait encore par endroits de petites plaques émaillés sur les immeubles anciens qui précisaient « eau et gaz à tous les étages ». Au début du vingtième siècle, c’était signe de progrès. Mais aujourd’hui, entre la fonte des calottes glaciaires, l’élévation du niveau des océans, l’augmentation du taux de carbone et les dégâts causés par les gaz relâchés dans l’atmosphère, ce « eau et gaz à tous les étages » prenait d’un coup un tout autre sens, plus sombrement apocalyptique.

Monsieur Lalouze pensa à ses descendants et ne sentit pas très fier…. Pourtant il ne consommait que le nécessaire mais son nécessaire aurait fait ricaner pas mal de monde du côté sombre de la planète, là où des hommes mouraient par manque de soins, manque de nourriture, manque d’eau potable… Il chômait, le cul au chaud, le nez sur son ordinateur en attendant qu’il se passe enfin quelque chose.

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

Une réflexion sur “MONSIEUR LALOUZE ET L’ACTUALITE

  1. merci de le répéter, il le faut.

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