La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

LES VENDREDIS DE MONSIEUR LALOUZE

2 Commentaires

Monsieur Lalouze, ayant appris qu’un grand forum de l’emploi était organisé par la mairie et d’autres organismes tout aussi respectables, décida de s’y rendre. Dès qu’il sortit du métro à la station Concorde, il trouva devant lui un ensemble de grandes tentes dominées par l’obélisque. Des vigiles en gilets orange s’assuraient que personne n’entrait par les sorties et lui indiquèrent l’entrée qui se trouvait exactement de l’autre côté. Il longea les barrières derrière lesquelles la foule agglutinée faisait la queue pour être reçue par les entreprises.

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Une fois entré sous le chapiteau, il constata qu’il y régnait une chaleur moite et qu’il y avait dans les allées autant de monde que dans les couloirs du métro à l’heure de pointe. Hélas, aucun banc pour s’asseoir et le flot des demandeurs d’emploi s’écoulait tant bien que mal entre les stands où les recruteurs bien assis attendaient en s’éventant de trouver l’oiseau rare ou le mouton à cinq pattes parmi la quantité de postulants.
Monsieur Lalouze repéra quelques stands décorés d’affiches idiotes et, après avoir tourné plus d’une heure entre barnums et chapiteaux n’avait rien trouvé.

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On demandait surtout des commerciaux, des vendeurs de tout et n’importe quoi, sans oublier des métiers aussi flous que « chargé de mission » ou « consultant junior ». Après avoir longé les stands de l’armée, de la gendarmerie et de l’administration pénitentiaire, Il décida de quitter ce moderne marché aux esclaves où les entreprises venaient faire leur marché avec des slogans crétinisants style « vous avez sept minutes pour nous convaincre ». Ce grand raout était bidon mais permettait aux télévisions d’avoir des « images » et d’offrir à quelques chômeurs une célébrité éphémère, quelques secondes au journal du soir et puis l’oubli immédiat.

Monsieur Lalouze, passablement écoeuré, fit quelques pas et entra dans le jardin des Tuileries. Les chômeurs sous plastique sur la place et les touristes sous les arbres. Le cloisonnement fonctionnait à peu près, malgré la présence de quelques chômeurs identifiables grâce au joli sac jaune qui leur avait été gracieusement offert lors de leur visite infructueuse. C’était toujours cela de pris et puis il y avait au moins une entreprise qui avait gagné un peu d’argent public pour fabriquer ces sacs. Monsieur Lalouze avait refusé de prendre celui qu’on lui offrait, peu désireux d’afficher sa condition de sans-emploi au beau milieu de ce quartier huppé.

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Après avoir contemplé les mouettes qui planaient au ras des bassins, monsieur Lalouze se remit en route. Il grimpa une volée de marches et se retrouva sur le trottoir de la rue de Rivoli, face à la rue Royale. La colonne Vendome lui faisait face et il se souvint des années 80 lorsqu’il travaillait dans le quartier. Les boutiques avaient changé mais certaines n’avaient pas bougé depuis trente ans. Ce qui n’avait guère changé c’était le côté huppé du quartier, voué au commerce de luxe et au plumage des touristes. Disons que c’était devenu encore un peu plus « chic » et que les rares enclaves qu’il fréquentait jadis avaient disparu. Fini le bistrot auvergnat, remplacé par une galerie d’art, disparue la boulangerie, devenue espace de vente de fringues « tendance ». Monsieur Lalouze sentit en lui une pointe de nostalgie. Il jeta un oeil sur une vitrine où trônait une veste qui était proposé à plusieurs milliers d’euros et tout le reste à l’avenant.

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L’envie de balancer un pavé dans la vitrine le traversa, non pour dérober mais plutôt pour le principe. Il accéléra le pas avant de céder à ses démons et se trouva d’un coup sur la place Vendôme. Sur sa gauche, le ministère de la Justice, flanqué du Ritz en travaux, était encerclé par les bijoutiers et quelques boutiques de haute couture; des voituriers en uniforme veillaient sur des berlines qui coûtaient un bras et plus encore…. Monsieur Lalouze avait envie de crier son dégoût de cet obscène étalage qui trônait à deux pas du marché aux esclaves quand au sortir de la place, il remarqua une concentration inhabituelle de policiers, en civil et en tenue, au début de la rue de la Paix, barrée par un cordon de sécurité. Il s’approcha et apprit que quelques heures auparavant, une demi douzaine d’énergumènes avait fracassé à coup de masses les vitrines d’un horloger de luxe avant de repartir à pied avec un butin estimé à quelques millions…

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La police cherchait des indices sous les regards goguenards des badauds. Monsieur Lalouze s’en amusa, puis s’en alla d’un pas et d’un coeur léger par la rue des Capucines. C’était un beau vendredi et la journée n’était pas terminée.

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

2 réflexions sur “LES VENDREDIS DE MONSIEUR LALOUZE

  1. j’aime beaucoup ce que vous écrivez monsieur Lalouze je vous félicite .
    Alex

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