La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

LES BONS PLANS DE MONSIEUR LALOUZE

2 Commentaires

Monsieur Lalouze était bien embêté et cela n’avait rien à voir avec ses tracas habituels. Il avait simplement voulu, entre deux rendez-vous pathétiques, faire quelques courses avec le peu d’argent qui lui restait en poche. Sur le marché, il avait acheté un potiron de belle taille, puis était rentré chez lui dans son deux pièces du dix-huitième arrondissement où il avait déposé son achat sur son petit balcon. Ensuite il avait vaqué à ses occupations : constater que les seules missives dans sa boite à lettres étaient des factures et des prospectus, remonter les cinq étages et faire disparaître de l’écran de son ordinateur deux cent quarante cinq courriers électroniques inutiles, lire les trois accusés de réception de dossier de candidature envoyés par des robots qui travaillaient nuit et jour, et tenter de remplir le vide d’une longue journée en bouquinant comme un fou, ce qui était à ses yeux la plus efficace – et la moins onéreuse – des manières de s’évader d’un quotidien qui n’avait rien d’exaltant.

En début de soirée, alors qu’il terminait un roman policier aux toilettes, il entendit un épouvantable fracas suivi de cris provenant de la rue. Il ne s’en émut guère car ce genre d’événement était, sinon monnaie courante, du moins relativement fréquent dans ce quartier populaire, un des derniers de la cité.
Mais lorsque l’on sonna à sa porte, il dut quitter les lieux d’aisance, remonter son pantalon et se rebraguetter avant d’ouvrir la porte. Ses voisins se bousculaient sur le palier et parlaient tous à la fois, mais au bout de quelques instants il comprit que son balcon, pour une raison encore inconnue, était tombé dans la rue et que les dégâts étaient conséquents.

Monsieur Lalouze descendit donc pour voir ce qu’il en était. In petto, il se réjouissait d’avoir renouvelé son assurance le mois dernier et espérait bien récupérer, même en plusieurs morceaux, la succulente citrouille qu’il avait entreposé quelques heures plus tôt sur ce fichu balcon. Mais à sa grande surprise, pas l’ombre d’une citrouille, pas même un pépin. Le volumineux légume semblait s’être volatilisé pendant la chute. En même temps il se demanda ce que faisait ici une Rolls-Royce Silver Shadow, bien endommagée, certes, mais néanmoins reconnaissable. Ce genre de véhicule n’était pas fréquent dans le quartier et tout le monde s’étonna de sa présence, d’autant que personne, même le serveur qui officiait en terrasse au pied de l’immeuble, ne se souvenait de l’avoir vu arriver.

Le luxueux véhicule se trouvait sur les débris du balcon ce qui laissait penser que la Rolls était arrivée juste après l’accident. Mais pourquoi la voiture était elle endommagée comme si elle était tombée dans un ravin ?

Des policiers arrivèrent et délimitèrent un périmètre de sécurité avant d’inspecter la Rolls de plus près. D’après les premières constatations, ce n’était pas un véhicule volé mais le compteur indiquait zéro kilomètre et tout laissait à penser que le véhicule, malgré les dommages subis, était flambant neuf. Comment était il arrivé là, c’est ce que personne ne parvenait à comprendre.Monsieur Lalouze ne pipait mot mais commençait à avoir sa petite idée sur ce qui c’était passé. Il répondit aux questions de la police, à celles d’un journaliste et puis s’en alla le plus discrètement possible sous le regard soupçonneux de ses voisins.

Par bonheur personne n’avait été blessé mais l’affaire restait des plus troublantes. La police regagna ses quartiers et l’on convoqua un dépanneur afin qu’il emporte la mystérieuse Rolls-Royce à la fourrière où elle attendrait que son éventuel propriétaire la réclame. Précisons que l’engin avait des plaques d’immatriculations fantaisistes et que le numéro du moteur ne correspondait à rien.

Monsieur Lalouze alla se promener sur les bords de la Seine. C’est là qu’il venait à chaque fois que sa situation devenait critique. La vue des ponts de Paris et du fleuve l’emplissait d’un bonheur absurde et il se sentait aussi niais que les touristes qui cadenassaient le Pont des Arts pour exprimer leur amour. Il traina longuement sur les berges avant de retourner au nord, derrière la Butte.

Il était minuit passé de quelques minutes lorsqu’il arriva en bas de chez lui. La Rolls avait disparue et, sous le ruban installé par la police, il récupéra la citrouille et remonta discrètement chez lui. Ce matin au marché, le marchand arabe derrière son étal l’avait prévenu : « la citrouille c’est magique. Surtout en tarte ».

Lalouze n’avait pas compris sur le coup mais avait fini par se rendre à l’évidence, même si tout ceci n’était pas très cartésien. Quelques heures plus tard, il savourait une bonne soupe en contemplant son balcon arraché.

Finalement, tout finissait bien. Monsieur Lalouze, sans permis de conduire, n’avait nul besoin d’une Rolls sans papiers à moitié démolie et préférait de très loin décliner son potiron en recettes variées.

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

2 réflexions sur “LES BONS PLANS DE MONSIEUR LALOUZE

  1. hi hi ! revisiter des contes pour sublimer la triste réalité… c’est excellent !
    Et je suis d’accord avec toi : mieux vaut une bonne citrouille qu’une rolls !

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