La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

MONSIEUR LALOUZE COGITE TROP

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Monsieur Lalouze, à force de cogiter, avait un peu mal à la tête. L’avantage c’est que ce mal de tête faisait passer au second plan un autre mal antérieur mais néanmoins postérieur. Pour être plus précis, Monsieur Lalouze, comme nombre de ses contemporains avait, depuis quelque temps, bien mal au bas du dos.

Pognon 80

D’un côté, il trouvait chez les philosophes pré-socratiques et les stoïciens des arguments solides pour mieux vivre, ce qui lui permettait de faire bonne figure en société ; mais d’un autre côté, le monde matériel se rappelait à lui sous formes de factures qu’il n’était pas question d’écarter au nom d’une quelconque philosophie. Les organismes fournisseurs d’accès informatique ou d’énergie, le fisc et l’épicier du coin exigeaient d’être payés en bel et bon argent et non en belles paroles.

Il s’était déjà engagé très avant – et à son corps défendant – sur la voie de la décroissance, ce qui en soit n’avait rien d’un exploit, ni d’un choix librement consenti d’ailleurs. La diminution, puis la disparition de ses revenus l’avait projeté dans le peloton de tête des terriens vertueux. Plus il s’appauvrissait, plus son empreinte carbone baissait. Ceci dit dans ses moments de déprime il se voyait surtout crever à petit feu.

Il avait eu la tentation de se réfugier dans une attitude morale, de se draper comme certains d’une éthique en toc au nom de laquelle il aurait pu s’extraire de la masse des indifférents qui achetaient à moindre coût et sans états d’âme les produits fabriqués à l’autre bout du monde par des gens payés à coups de pied dans le cul. Hélas, c’était un peu plus compliqué et, même en regardant bien où il dépensait ses maigres ressources, il était parfois obligé de consommer des produits d’origine douteuse et, exemple parmi d’autres, son électricité était nucléaire.

Ce qui peinait Monsieur Lalouze c’était l’évidente difficulté de tout un chacun à se dépasser un peu, à se mettre trois secondes dans la tête de celui qui souffrait et en tirer des règles de vie. On achetait des haricots verts extra-fins « triés à la main » en provenance d’états africains où l’on avait détruit les cultures vivrières pour les remplacer par des exploitations dont la production partait en avion vers les pays plus riches. Ailleurs, en des pays aux eaux poissonneuses, les autochtones n’avaient plus qu’à sucer les arêtes que rejetaient les bateaux-usines venus de l’autre bout du monde. Et lorsqu’il tentait de mettre ce genre de sujet sur la table, on le regardait d’un air plein de commisération en pensant tout bas « quel emmerdeur »… Monsieur Lalouze traversait de grands moments de solitude et voyait bien qu’il fallait parler le jargon du moment, qu’il devait positiver et apprendre à mieux gérer son stress comme disaient les experts en communication.

Et pour être honnête, Monsieur Lalouze se rendait bien compte, qu’à moins de laisser tout tomber pour tenter de survivre seul en pleine nature, il faisait partie intégrante de cette masse humaine qui proliférait en ratiboisant les forêts et en vidant les océans de toute forme de vie tout en y déversant moult déchets. L’humanité, frappée de cécité, ne voyait pas qu’elle était en train de chier au milieu du salon. Monsieur Lalouze comme tant d’autres ne savait pas comment faire autrement. Il errait dans la maison des hommes, sa culture en bandoulière, à la recherche d’une solution tant individuelle que globale.
Mais comme l’avait énoncé Bertold Brecht en une formule aussi féroce que lapidaire : « D’abord bouffer, ensuite vient la morale ». Et pour l’instant Monsieur Lalouze se demandant comment nourrir sa petite tribu, la morale pouvait toujours attendre…. Mais devenir un loup n’était pas envisageable. Du moins dans l’immédiat.

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Dessin : Binet

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

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