La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

MONSIEUR LALOUZE A LE BLUES

3 Commentaires

En sortant de chez Paul Emploi, monsieur Lalouze se demanda d’un coup à partir de quand la civilisation occidentale avait commencé à merder… Fallait il comme la frange rance des rentiers pétainistes remonter à la Révolution française et déplorer que le peuple manipulé par la bourgeoisie se soit énervé au point de couper le cigare de ce bon roi Louis XVI qui au final n’était pas un mauvais bougre ? Ou devait on se contenter de rejeter la faute sur les fils de bourgeois qui avaient dépavé le Quartier Latin en 1968 ? Monsieur Lalouze sentait bien que ces options étaient boiteuses et ne tenaient pas la route.

Ceci dit, l’hédonisme des hippies, ces gosses de riches qui affirmaient leur marginalité en fumant des pétards entre San Francisco et Kathmandou avait sombré dans les griffes du business et des marchands sans états d’âme. Pas plus tard que la veille, il avait frémi en entendant « Sympathy for the Devil » des Rolling Stones en fond sonore dans un Monoprix. Devant l’outrage, il avait reposé ses maigres achats composés d’un fromage et d’un tube de cirage. La logique faisait qu’il devait dorénavant se préparer à entendre un jour Hendrix aux rayons des surgelés. Il enfonça les écouteurs dans ses oreilles et lança « A Million Miles Away » de Rory Gallagher, ce qui n’eut d’autre effet que renforcer son cafard. Rory était parti comme tant d’autres et, jour après jour, l’adage qui disait que ce sont les meilleurs qui s’en vont les premiers avait une fâcheuse tendance à se vérifier. La grande tournée estivale de Johnny Halliday en était la preuve. Monsieur Lalouze aurait bien été se prendre un petit café en terrasse pour profiter des derniers beaux jours mais le noir breuvage flirtait avec les cours du pétrole aussi il continua son petit bonhomme de chemin au hasard des rues en écoutant les arpèges du regretté Rory.

26885_1111038073852_2290685_nCe monde n’était plus le sien. Les mots perdaient leur sens premier. On ne parlait plus du peuple mais des magazines consacrés aux « people » se vendaient comme des petits pains. On s’exhibait dans des émissions abusivement qualifiées de « télé-réalité » où l’on montrait sans vergogne ses défauts et ses tares en brandissant l’étendard de la liberté qui n’en demandait pas tant. On se racontait sur les réseaux sociaux, on mettait sa tronche à toutes les sauces tout en défendant férocement un hypothétique « droit à l’image » ou un non moins problématique « respect de la vie privée ». Les slips sales pouvaient se montrer à la télé mais dans la vraie vie, on jouait Monsieur Propre. C’était à pleurer.

Il n’y a pas si longtemps, on fabriquait encore des produits destinés à durer et tout le monde trouvait cela normal. Aujourd’hui de pompeux imbéciles glosaient sur l’obsolescence programmée, ce qui était un rien plus chic que d’affirmer crûment que l’on nous vendait de la merde au prix de l’or, et après le briquet et le rasoir jetable, on en était arrivé au salarié jetable à qui l’on demandait d’être flexible. Probablement pour mieux rebondir.

Monsieur Lalouze à qui l’on expliquait à grand renfort de campagnes publicitaires qu’à chaque fois qu’il prenait un bain au lieu d’une douche ou qu’il oubliait d’éteindre dans les cabinets, il endommageait irrémédiablement l’écosystème se demandait bien pourquoi dans le métro fleurissaient les écrans à cristaux liquides plutôt énergivores sur lesquels grouillaient des publicités. Il se demandait aussi parfois si on ne le prenait pas tout simplement pour un con. Lorsque sur une machine à café il pouvait lire que « Tartempion vous propose un café durable » il avait mal à l’entendement. Et cela allait en empirant. Plus la planète partait en couille, plus les produits que l’on voulait lui refourguer étaient « bio » et « équitable ». Les voitures étaient éco-citoyennes et on pouvait imaginer qu’un jour elles iraient voter pour se mettre au vert… Les hommes politiques faisaient semblant de croire à leurs slogans et la plupart des gens faisaient semblant de croire que les politiciens pouvaient changer les choses alors que sur le fond, chacun savait que l’on allait dans le mur. La seule inconnue à résoudre c’était : dans combien de temps et à quelle vitesse ?

Monsieur Lalouze se pétait un méchant coup de blues et sentait confusément qu’il n’était pas le seul. Un peu partout sur la planète on se posait des questions sur l’avenir…. Mais n’en avait il pas toujours été ainsi ? Faire référence au bon vieux temps n’était qu’une autre forme de malhonnêteté. La marche de l’humanité avait toujours été cahotique mais peut-être qu’aujourd’hui on atteignait les limites de l’exercice de style. On était passé d’un million et demi d’hommes de Cro-Magnon luttant pour leur survie à sept milliards de gugusses, dont un nombre impressionnant d’abrutis prêts à tout pour posséder le nouveau « Smartphone » avant leur voisin, des décérébrés sans racines ni repères qui affirmaient sans rire que « plus il y a de chaines plus on est libre ». Au final, pas mal de gens étaient nettement moins « smart » que leur téléphone. Autrefois on disait con comme un balai. De nos jours l’idiot du village global éructait en pleine rue et on l’entendait gueuler : « t’es où , t’es où ? ».

Monsieur Lalouze tourna au coin de l’avenue et, enchainant sur le morceau suivant, « Lost in the Ozone » par Commander Cody and his Lost Planet Airmen, se dit en son for intérieur qu’aussi longtemps qu’il n’entendait pas les Sex Pistols en musique d’ambiance pour vendre des petits pois, il devait garder un peu d’espoir au plus profond de sa pauvre âme un tantinet désorientée dans l’épouvantable merdier de cette société de cons sans sommation.

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

3 réflexions sur “MONSIEUR LALOUZE A LE BLUES

  1. Excellent texte, ta plume est acérée à souhait. Et drôle dans la noirceur (Sex Pistols et les petits pois, par exemple).
    Sans être à la minute dans le blues (je ne suis pas non plus dans la même situation que toi), j’en partage les analyses, et le sentiment général.
    « Monsieur Lalouze se pétait un méchant coup de blues et sentait confusément qu’il n’était pas le seul. »
    Non, Jeff, t’es pas tout seul (ce qui ne change pas grand chose au problème).
    Lili

  2. En plein coeur Richard !

  3. richard, ton ecriture est magnifique et touchante et surtout tellement vraie!
    ta plume, mais aussi ton oeil de photographe….. Putain tu merites vraiment de te sortir de ce blues avec ton talent!
    je t’embrasse and keep rocking whatever happens!
    mon blues a moi est bien relatif mais je hais tout autant la musique d’hendrix ou de lennon au supermarket ou en guise de fond sonore aux pubs vendeuses de bagnoles!
    je t’embrasse

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