La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

CITE DU PARADIS – 2ème acte

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Je repris donc le chemin de la Cité du Paradis pour participer à un atelier intitulé « Cinq minutes pour se présenter ». Ma conseillère me l’avait conseillé et je n’avais pas d’objection majeure à formuler. Tirant des bords entre les crottes de chien je parvins au numéro quatre. Je sonnai à la porte à gauche juste après la volée de marche et le superbe paillasson. Une jeune femme souriante m’ouvrit et me pria d’aller directement dans la salle de réunion au fond du couloir.

Une dizaine de personnes était déjà là autour d’une grande table en U. En attendant l’arrivée du formateur, chacun se donnait une contenance en préparant du papier et un stylo afin de retranscrire l’oracle à venir. Histoire de me fondre dans le décor, je sortis mon petit calepin et un crayon que je posai devant moi. Madame Ramey arriva, salua tout le monde et nous expliqua comment fonctionnait l’atelier, « juste dans les grandes lignes et les principes » disait elle en nous regardant tour à tour droit dans les yeux.

– Parfait. La dernière fois, nous avons comparé nos différents CV et certains ont pu améliorer la formulation de leur parcours professionnel afin d’être mieux préparé pour rebondir sur les offres du marché. Ceci dit, n’oubliez pas votre réseau car c’est par lui que vous restez connectés au marché caché. N’hésitez pas non plus à être actif sur la blogosphère et les réseaux sociaux ainsi que…. Monsieur Lalouze, vous avez quelque chose à ajouter ?

– C’est quoi ce marché caché ?

– Vous avez pu constater à travers vos recherches d’emploi que de très nombreux recrutements s’effectuent sans passer par le marché des petites annonces. C’est cela le marché caché.

– Vous me dites de concentrer mes efforts pour trouver des emplois invisibles sur un marché caché ?

– On peut le voir comme cela, concéda-t-elle, mais c’est une vision un peu noire des choses. Il ne faut pas baisser les bras, Monsieur Lalouze !

Baisser les bras ! Elle en avait de bonnes ! On était collés au mur, les mains en l’air, et les sbires du nouvel ordre mondial rôdaient dans les coulisses en attendant de nous faire les poches. Heureusement, lors d’un atelier précédent, j’avais été sensibilisé à de subtiles nuances : l’importance du choix de la police de caractères adéquate dans un CV , mais aussi la nécessité d’une mise en page discrètement élégante mais pas trop tapageuse. C’est sûr qu’avec quatre ou cinq millions de chômeurs il y avait de la concurrence et qu’il suffisait d’une virgule mal placée pour rater l’entretien qui vous ouvrirait les portes du royaume. Il faut mettre toutes les chances de son côté, continuait Madame Ramey, ne rien négliger car c’est dans les menus détails que se joue votre avenir professionnel. Autour de la table, mes camarades de galère prenaient des notes et personne ne se regardait. Je commençai à m’ennuyer ferme et jetai un œil sur ma montre.

– Nous allons maintenant nous présenter à tour de rôle avant de passer à l’étape suivante.

Comme prévu, les parcours se ressemblaient. Nous avions tous travaillé comme de bons petits soldats et puis chacun s’était fait vider, plus ou moins proprement et maintenant nous étions tous là autour de cette table à raconter nos malheurs respectifs. Quelle tristesse ! Lorsque mon tour arriva, j’avais déjà entendu tellement d’histoires misérables que je n’avais pas envie d’y ajouter la mienne qui était aussi lamentable que celles des autres.

– Bonjour, je m’appelle René Lalouze. Aujourd’hui je n’ai pas travaillé depuis six mois et j’espère bien, avec l’aide de notre Seigneur, pouvoir continuer dans cette voie jusqu’à l’abstinence totale. Vive l’oisiveté ! Amen.

Madame Ramey me fusilla du regard. Je savais qu’elle n’avait aucun sens de l’humour mais l’envie de détendre l’atmosphère avait été plus forte que toute autre considération.

– Monsieur Lalouze, je vous rappelle que ces ateliers sont des réunions de travail et si vous refusez de jouer le jeu je vais devoir vous exclure et en référer à votre conseiller !

– Parce que vous croyez que l’on joue ! On a plus de boulot, on s’est fait dégager comme des merdes, c’est mission impossible pour retrouver un vrai boulot avec un vrai salaire et vous voulez que je joue le jeu ! Mais je ne joue pas moi ! Vos simagrées de réseaux sociaux et de comment rédiger un CV, comment se présenter en cinq minutes, tout cela c’est des conneries, des tas de conneries pour nous faire croire que si nous ne retrouvons pas de boulot c’est parce que nous ne savons pas nous présenter…

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– Monsieur Lalouze je vous demande de….

– On est trop con c’est cela ?

– Je n’ai pas dit cela.

– Et vous avez vu les salaires de misère qui sont proposés ? On fait comment pour vivre ?

– Je vous sens très en colère, Monsieur Lalouze.

– Je ne suis pas en colère, mais j’en ai marre d’entendre des âneries. Si on ne retrouve pas de boulot c’est parce qu’il n’y en a plus assez pour tout le monde. Il a bon dos le marché caché ! Il est tellement bien planqué que personne ne sait où il est. Arrêtez de nous prendre pour des imbéciles en essayant de nous faire croire que nous ne retrouvons pas de travail à cause de la police de caractère de notre CV ou parce que notre lettre de motivation n’est pas rédigée dans les normes en vigueur. La réalité c’est des millions de chômeurs et des salaires de merde pour ceux qui les acceptent par obligation. Et nous sommes là en train d’enculer les mouches….C’est pathétique.

– Ce n’est pas en affichant ce genre d’attitude que vous retrouverez un poste, Monsieur Lalouze

– C’est bien possible mais je ne pense pas non plus en retrouver un avec vos méthodes. La France profonde qui cherche le marché caché, j’y crois pas. En attendant je me suis présenté. Et en moins de cinq minutes parce qu’on a pas que cela à faire. A qui le tour ?

Je me tournai vers les autres. Une belle collection de statues de sel. Un grand moment de solitude. Je remis mon calepin et mon crayon dans mes poches, les regardai une dernière fois et quittai la salle. J’étais dans la merde, certes, mais ce n’était pas une raison suffisante pour subir le jargon d’une bande de bouffons pétris de certitude.
Je préférais encore douter de tout et dormir dehors dans des cartons si c’était là le prix à payer pour une certaine forme de liberté. Quelque part au fond de moi, je me sentais bien. Cela n’allait pas durer bien longtemps, je le savais, mais pour l’instant, cela soulageait un peu ma rage.

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

Une réflexion sur “CITE DU PARADIS – 2ème acte

  1. richard, ton style et ton humour adoucissent un peu ta description de la dure realité , et des flicards de pole emploi qui n’aident en RIEN! putain de dead end !

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