La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

BIG BANG

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Les trois enfants avaient tant joué qu’ils avaient fini allongés dans les longues herbes vertes de la place du village, le regard perdu dans le ciel bleu. Tout autour d’eux au delà de l’ombre fraîche des gros marronniers ils voyaient en tournant la tête l’église et le mur du cimetière, la salle des fêtes, quelques maisons et l’école. Le reste du village s’étirait le long de la route à une centaine de mètres de là. Les enfants jouaient dans les cours de ferme, les prés, les chemins de terre où les tracteurs creusaient des ornières que la pluie remplissait. Il exploraient les soues et les resserres, connaissaient le moindre recoin des jardins et des bosquets. Mais en cette chaude journée d’été, ils étaient restés sur la place de l’église devant leurs foyers respectifs. Le soleil frappait dur sur les murs de brique et chauffait la tôle ondulée des hangars. Dans quelques semaines débuterait le ballet des grosses moissonneuses-batteuses. Les gamins les plus audacieux, perchés entre les bras des conducteurs, tiendraient fièrement le volant de l’énorme machine sous le regard vigilant du propriétaire prêt à reprendre la main à tout moment.

Les enfants attendaient la moisson. Il fallait que les épis se courbent plus encore sous le poids des grains, que les dernières pluies, les derniers rayons de lune et de soleil opèrent leurs ultimes réglages. Les trois enfants ne savaient pas encore que quarante ans plus tard, l’un vivrait toujours au village, l’autre dans la capitale et que le troisième ne serait plus de ce monde. Pour l’heure ils n’étaient que d’insouciants garnements roulant dans l’herbe après avoir couru et joué entre les marronniers. Deux garçonnets et une fillette grisés de chlorophylle au milieu de la place de l’église d’un village entouré de champs et de prés quelque part dans la grande plaine.

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La deuxième guerre mondiale, stoppée vingt ans auparavant à coup de frappes nucléaires avait été remplacée par la guerre froide, deux mots dont l’association étonnait les enfants lorsqu’ils entendaient des adultes les prononcer en prenant l’air grave. Les avions de chasse s’entrainaient au dessus de la plaine et les militaires se préparaient à la prochaine par de nombreuses manœuvres. Des camions marron arrivaient et s’arrêtaient dans le village, des hommes en uniforme en descendaient pour monter une grande tente kaki à côté du monument aux morts, installer un poste de commande et jouer à la guerre un jour ou deux. Les enfants, intrigués, tournicotaient autour et repartaient avec la barre de mauvais chocolat des rations de combat.

Pour l’heure, enfoncés dans l’herbe, le nez sur les tiges odorantes, ils en mâchouillaient les jeunes brins, les plus fins et les plus doux, presque sucrés sur le bout de la langue, tout en rêvant au futur.

– T’auras quel âge en l’an deux mille ?

– Quarante quatre ans.

Une brise légère se lève et les marronniers frémissent un court instant avant que la torpeur estivale ne reprenne ses droits. Leurs trois regards sont repartis dans le ciel immense au dessus des hautes branches.
Le futur quadragénaire cligne des yeux. Un arc immense traverse le ciel.

BANG ! Les enfants sursautent. Le mur du son franchi au dessus d’eux dans le ciel bleu. L’écho s’éteint et le silence retombe sur la campagne.

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

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