La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

CITE DU PARADIS

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Ma convocation en main, je suis arrivé devant le numéro 4 de la Cité du Paradis. Une belle adresse mais le motif de ma venue n’avait rien de paradisiaque puisqu’il s’agissait de suivre un module de reclassement professionnel qui devait, en principe, m’aider à retrouver un emploi. Mon conseiller chez Pole Emploi m’avait averti : si je ne me rendais pas à cette convocation je serais radié. Un avertissement à ne pas prendre à la légère en ces temps de crise.
Dans le hall de l’immeuble, mon regard tomba sur un grand paillasson où était écrit en lettres noires : Cité du Paradis. J’essuyai ma chaussure sur le paradis pour me défaire d’une déjection canine dans laquelle j’avais marché car la cité, impasse discrète, était plébiscitée par les propriétaires de chiens qui amenaient là leurs toutous afin qu’ils puissent s’y soulager en toute quiétude. Les yeux rivés sur l’avenir, j’avais marché dedans. Mais du pied gauche, ce qui, à en croire la tradition, portait chance. Cela tombait bien car j’en manquais depuis un bon moment.
Après avoir balafré le paillasson d’une trace brune et malodorante, je montai une courte volée de marche et sonnai à la porte de gauche derrière laquelle on allait m’aider à reprendre le chemin du travail. J’attendis quelques minutes. Rien. Je sonnai de nouveau. Toujours rien. Soudain la porte s’ouvrit et une jeune femme, l’air énervé, me dit que ce n’était pas la peine de sonner aussi fort puis me demanda ma convocation avant de s’effacer pour me laisser entrer dans un petit vestibule où trois chaises s’ennuyaient à côté d’un présentoir rempli de revues économiques.

– Vous êtes en avance, je vous demanderai de bien vouloir patienter quelques instants et Madame Ramey viendra vous chercher dès qu’elle en aura fini avec son rendez-vous.

– Je vous remercie croassai-je en me laissant tomber sur une des chaises.

Pour tromper l’attente et faire bonne impression, je m’emparai d’une des revues dont la une titrait en caractères gras sur « Les secteurs qui recrutent ». Le magazine en piteux état avait déjà du passer entre pas mal de mains. Je jetai un œil sur la couverture et le reposai délicatement sur le présentoir. Depuis sa date de publication, trois ans auparavant, les perspectives s’étaient nettement assombries et les secteurs qui recrutaient ne recrutaient plus. La plupart des revues du présentoir avaient largement passées la date de péremption et j’ouvris mon sac pour en sortir le Canard Enchainé de la semaine. J’étais plongé dans la lecture des petites turpitudes de nos grands dirigeants lorsque Madame Ramey arriva. Elle n’avait pas l’air très épanouie. Passer ses journées à écouter des gens qui ont perdu leur boulot devait lui saper le moral. Lorsqu’elle me vit elle plaqua un sourire sur son visage.

– Monsieur Lalouze ?

– C’est moi.

– Si vous voulez bien me suivre dans mon bureau.

Au bout d’un long couloir couleur caca d’oie, elle ouvrit la porte d’un petit bureau tristounet où des poissons tropicaux nageaient en rond sur le fond d’écran de son ordinateur et me pria de prendre place.

– Je vais d’abord vous demandez de contresigner la feuille de présence et ensuite vous me remplirez ce formulaire, dit elle en me tendant une
feuille.

Une fois de plus, il me fallait donner mon nom, mon prénom, ma date de naissance, mon adresse et des tas d’autres choses. Je lui rendis le formulaire dûment rempli et elle le contempla attentivement pendant une bonne minute avant de me regarder.

– Vous n’avez pas indiqué votre numéro de portable ?

– Je n’en ai plus. C’était celui de la société et j’ai du le rendre.

– Ah ? légère déception dans sa voix. C’est ennuyeux. Si l’on doit vous joindre de façon urgente, cela pose problème

– J’ai une ligne fixe avec un répondeur et une adresse mail.

– Oui, mais en cas d’urgence….

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Depuis des mois je cherchais du travail, personne ne répondait à mes courriers, mes appels étaient transférés à des messageries, des robots répondaient à mes mails et on me reprochait de ne pas être joignable à tout moment. Ma panoplie n’était pas complète. J’étais comme un indien sans sa plume ou un cowboy sans vache ni cheval. Etonnez vous après cela de ne pas trouver de travail. L’employabilité cela se travaille, tout le monde le sait. Cancre j’étais. Mauvais sujet qui n’avait pas en poche ce symbole de modernité qui permet de vous joindre à tout moment. Des siècles de recherches et d’évolutions technologiques pour pouvoir être dérangé dans les toilettes. Dire qu’il y en a encore pour cracher sur le progrès !

– Bon ce n’est pas très grave. On va faire avec. Parlez moi un peu de vous Monsieur Lalouze.

– ….

– Vous n’avez rien à dire, Monsieur Lalouze ?

– Ben, si. Je cherche du travail et je n’en trouve pas. A part ca….

– Etes vous sûr d’employer la bonne méthodologie ? De mettre tous les atouts de votre côté ? Avez vous activé votre réseau ?

Mon réseau se composait grosso modo de deux groupes : ceux qui avaient déjà perdu leur boulot et ceux qui allaient bientôt le perdre. A cela il fallait ajouter ceux qui n’étaient plus de ce monde mais dont le souvenir m’était cher. Et je me demandais quels pouvaient être mes atouts dans la gigantesque partie de poker menteur qu’était devenu le marché du travail. Nos regards se croisèrent. Sur l’écran de l’ordinateur les poissons tropicaux naviguaient en silence. Madame Ramey laissa échapper un léger soupir.

– Bien! Monsieur Lalouze, je crois bien que nous n’avancerons plus beaucoup aujourd’hui. Je vais vous inscrire à un atelier « écriture de CV ». Ensuite nous passerons à la lettre de motivation.

– Parfait. Je vous remercie. On se revoit quand ?

J’avais déjà sorti mon agenda et mon stylo pour noter la date de l’atelier. Mais surtout j’avais envie de sortir d’ici, de laisser derrière moi la Cité du Paradis et de prendre une bonne dose de sirop de la rue pour me fortifier avant de participer à cet atelier où j’allais rencontrer d’autres camarades d’infortune.

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

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