La plume dans l'oeil

des mots et des images pour habiller la rage

FUMER TUE

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Cela faisait une semaine qu’il avait arrêté de fumer. Pour la santé, disait il à ses amis. Mais l’aspect financier comptait aussi. Le paquet à six euros et plus, c’était incompatible avec ses revenus du moment.Allocation spécifique de solidarité. C’était le dernier geste de la collectivité avant le plongeon, la rue et la tente gracieusement offerte par les associations bien pensantes. Quelques centaines d’euros par mois et démerdes toi avec ca et puis tu sais t’as de la chance d’être en France parce qu’il y a pas beaucoup de pays où l’on aide les gens comme ca. Conscient du grand bonheur qui l’attendait, il avait décidé d’arrêter de fumer, histoire de moins dépenser. Par fierté, il prétendait arrêter pour des motifs de santé. La vérité c’est qu’il était fauché et qu’il était préférable d’arrêter de fumer avant d’en être réduit à téter les mégots abandonnés dans les cendriers à l’extérieur des bars.

Arrêter de fumer rend parfois nerveux. A plus forte raison lorsqu’on est au chômage depuis deux ans, que les boites aux lettres restent vides dans l’ordinateur et dans l’entrée de l’immeuble. Enfin, vides n’est pas tout à fait le mot juste puisque les factures et les publicités parviennent encore jusqu’à lui et qu’il était envahi d’offres soit disant «ciblées » via internet. Mais pour les bonnes nouvelles il faudra repasser.Il sortit de son appartement pour aller prendre l’air, espérant que cela lui changerait les idées, un peu noires dès le matin. Et au-dessus de tout cela, flottait l’envie sournoise d’en griller une après le café. Toutes les cigarettes n’ont pas le même goût. Certaines n’apportent du plaisir qu’à la première bouffée et d’autres participent de ces petits rituels autour desquels se construisent nos vies. La plus difficile à oublier lorsque l’on arrête c’est la clope après le repas, celle que l’on grille avant de retourner bosser. Il avait beau ne plus avoir de boulot depuis un bon moment, il avait gardé ce rite qui lui rappelait l’époque où il avait encore un minimum de vie sociale, même si cela se limitait à quelques blagues bien grasses avec ses collègues de travail. Depuis qu’il avait arrêté de fumer, c’était toujours après bouffer qu’il avait cette petite envie de tabac. Pour le reste, le travail et les plaisanteries grasses de ses collègues ne lui manquaient guère. C’était juste l’argent qui faisait défaut, le reste on s’en passait très bien.

Il faut dire aussi que le travail se faisait rare et qu’il ne correspondait plus au profil recherché comme on disait dans les boites. Pensez donc, un quinquagénaire ! Un dinosaure, monsieur, rétif au nouveau visage de l’entreprise, un type qui n’a pas de téléphone portable parce qu’il ne veut pas être dérangé à tout bout de champ. Un asocial qui ferait mieux de disparaître et de céder la place à la nouvelle génération.
Après avoir vidé les prospectus qui encombraient sa boite aux lettres ( livraison de pizza/sushi/curry, vous avez été sélectionné pour gagner une voiture/un weekend de rêve pour deux/un aller-retour Paris-NewYork, vous vendez votre appartement, voulez vous changer vos fenêtres, alarme plomberie et numéros utiles…. ) il descendit la rue jusqu’au square pour profiter de son dernier luxe : du temps libre à ne plus savoir qu’en faire.

Se posant sur un banc, il plongea machinalement la main dans la poche de sa veste, mais n’y trouva qu’un peu de monnaie, un briquet et quelques brins de tabac. Plus de cigarettes. Fini. Il soupira, étendit les jambes devant lui, tenta en vain de jouer les décontractés. Plus loin des gamins jouaient. Les petits, le cul dans le sable, démoulaient des pâtés sous le regard attendri de leurs géniteurs pendant qu’à l’autre bout du square, les plus grands, bravant les panneaux d’interdictions, pirataient entre buissons et pelouses. Ils se poursuivaient à grands renforts de cris et de hurlements, ce qui agaçait l’homme assis sur le banc en manque de tabac. Un des gamins passa en beuglant juste devant lui. Enervé, Il tendit la jambe sans réfléchir et le môme se cassa la figure d’assez belle manière. Il se releva en grimaçant. Le pantalon de survêtement n’avait pas résisté à la glissade sur les gravillons et son genou saignait. L’homme se leva, feignant la pitié: « tu t’es fait mal, mon petit? Désolé, je ne t’avais pas vu arriver ». Le gamin, pas dupe pour deux ronds, lui jeta un regard noir et murmura quelque chose entre ses dents, puis se pencha pour ramasser quelque chose qui avait glissé sous le banc. L’homme se pencha et attrapa l’objet, un pistolet qui avait l’air d’un vrai.

– Rends moi mon jouet, hurla le gamin furieux.
– On dirait un vrai, non? répondit l’homme qui espérait ainsi flatter l’enfant.
– Pauvre con, rétorqua ce dernier, en lui arrachant l’objet des mains, bien sûr que c’est pas un vrai flingue. Tu rêves ou quoi?

Le gamin repartit à fond de train vers l’autre extrémité du square où ses copains l’attendaient. L’homme se leva et rentra chez lui un brin songeur. L’incident le faisait réfléchir mais, à cause du manque de tabac, son esprit tournait un peu à vide et ce n’est qu’après un tour en ville qu’il comprit ce qui le turlupinait. Ces gosses étaient la solution de son problème. Grâce à eux, il allait s’en sortir par le haut et enfin quitter cette ville où rien de bon n’arrivait. Il dina sobrement d’une boite de sardines et d’une demi baguette. C’est au moment où il balança la boite vide dans la poubelle qu’il eut à nouveau envie d’en griller une petite. Il sentait les terminaisons nerveuses dans le bout des doigts. Par la fenêtre, il voyait briller la carotte rouge du bar-tabac juste au coin de chez lui. L’envie montait mais il se cabra mentalement. Résister. Il fallait tenir bon. C’est en mastiquant furieusement un chewing gum qu’il finit par s’endormir….

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Il se réveilla de fort méchante humeur après une nuit agitée où il avait sué comme une bête. La chambre sentait le fauve. C’était plus dur de décrocher de la clope que du pétard, on lui avait bien dit et c’était vrai. Les yeux chassieux, il se dirigea vers la cuisine. Le frigo était sinistrement vide et on lui avait coupé le gaz suite à des factures impayées. Il versa un peu de café en poudre au fond d’un bol, laissa couler l’eau chaude jusqu’à ce qu’elle soit brûlante et emplit alors le bol. Il avala cet ersatz en grimaçant. C’était noir et chaud mais on était loin des petits caouas serrés qu’il buvait à Rome vingt ans auparavant. Un morceau de pain rassis fit office de tartine sans beurre ni confiture.

Après ce petit déjeuner frugal, il eut envie d’une clope comme jamais dans sa vie. Un junkie en manque, voilà ce qu’il était devenu en quelques jours. Le seul avantage c’est que pendant que son esprit se tordait dans tous les sens pour un shoot de nicotine, il ne pensait plus au reste. Au moment où il envisageait de fracasser la vitrine du bar-tabac à grands coups de bottes, il se souvint des gamins du square. En un effort surhumain, il se calma et réfléchit à la meilleure manière de réussir son plan. Il fallait se la jouer en finesse pour embobiner les mômes. Mais d’abord il devait se rendre au rendez-vous que lui avait donné son conseiller chez Pôle Emploi. Un atelier collectif, lui avait dit le type. Il arriva devant l’agence où une poignée de gugusses se gelait les miches en attendant l’ouverture. La plupart tentaient de tuer le temps en grillant une cigarette. Des effluves de tabac blond – 85% de tabac, 5% de papier et 10% d’additifs douteux – lui chatouillaient les narines. Il en bavait mais plutôt crever que quémander une clope et fraterniser avec des cloches. Le rideau de fer se leva et le troupeau se précipita à l’intérieur. Il avait envie de pisser mais un panneau avec le logo du Pôle Emploi annonçait que « en raison du plan Vigipirate renforcé les toilettes sont fermées au public ». Le terrorisme avait réussi à faire chier les pauvres. Belle victoire.

Il ressortit de là une heure plus tard. L’atelier collectif ressemblait à une réunion des Alcooliques Anonymes. Chacun avait été invité à se présenter, à « détailler son parcours professionnel » pour que « tout le monde puisse mieux se connaître avant de passer à l’atelier proprement dit ». Les participants – les candidats comme on disait – avait tous raconté avec plus ou moins de détails comment après avoir bossé, ils s’étaient fait virer. Ca lui avait foutu le moral dans les chaussettes. Une petite brune toute mignonne qui parlait français, russe et chinois, avait aidé sa boite à ouvrir une succursale à Shanghai avant d’être lourdée pour cause de « compression de personnel due à une conjoncture défavorable ». La conjoncture était favorable aux salopards mais défavorable aux bons petits soldats. Ce n’était pas nouveau mais c’était toujours aussi énervant d’entendre les mêmes conneries depuis des décennies. En sortant il avait proposé à la petite brune d’aller prendre un café « pour mieux se connaître » mais elle l’avait regardé bizarrement avant de traverser la rue pour retrouver un grand mec baraqué qui l’attendait perché sur une grosse moto.

No smoking reason - copie

Il s’était senti minable, piéton, fauché et à deux doigts de ramasser un appétissant mégot sur le trottoir. Un reste de dignité l’avait arrêté. Un zoulou encapuchonné qui l’avait vu hésiter lui glissa une cigarette dans la poche. « Tu va pas rouler ton bédo avec un mégot, mon frère » lui dit il avant de disparaître en lui faisant un clin d’œil. Fallait vraiment qu’il ait l’air dans la débine pour susciter ce genre de réaction. Il était temps de filer au square et de voir s’il y avait moyen de retrouver la bande de gamins de la veille. Lorsqu’il arriva au square, les gamins n’étaient pas là. Il s’assit sur un banc un peu à l’écart et repensa à son plan qui ne lui paraissait plus aussi génial que la veille. Une banque c’était trop compliqué à cause du sas. Et puis on était même plus certain d’y trouver du fric. Il fallait trouver autre chose de plus accessible, une supérette ou n’importe quelle boutique où l’on pouvait espérer gratter un peu de cash. Il fouilla au fond de ses poches et en sortit sa dernière pièce de deux euros. De quoi prendre un petit café au comptoir. Il évita le bar-tabac afin de ne pas raviver sa fringale de tabac et s’engagea dans la rue Ordener tout en rêvassant aux méfaits de la bande à Bonnot avant d’entrer dans un troquet basique – plat du jour et cadres moyens réglant en tickets-restaurants.

Dans le brouhaha, il se fraya un chemin jusqu’au comptoir et commanda un petit noir. Le petit blanc n’était plus dans ses moyens et lui donnait des aigreurs d’estomac. C’était l’heure du coup de feu. Le patron servait à tour de bras, la patronne encaissait et la serveuse cavalait entre le passe-plat et la salle tout en blaguant avec les habitués, histoire d’évacuer le stress tout en fidélisant la clientèle.Tendant l’oreille, il entendit un gars scotché au comptoir expliquer au patron que « pour ne pas se faire embrouiller par la racaille il avait trouvé un truc peinard pour apporter son blé à la banque ». Tout en touillant son café avec sa petite cuiller, il ouvrit en grand les oreilles, décidé à ne pas perdre une miette de la conversation. L’autre continuait, tout heureux de montrer à quel point il était malin : « Tu vois, je mets tout le pognon dans un sac plastique, pas un transparent, bien sûr, je suis pas débile, un sac Tati ou un machin comme ca et, ni vu ni connu, tous les vendredis, j’apporte ma recette de la semaine à l’agence. Pas con, hein ? ». Le patron approuva d’un mouvement de tête, trop occupé à servir un demi sans faux col.

Personne ne remarqua le type mal rasé qui, après avoir payé son jus, sortit derrière l’imprudent sans même attendre sa monnaie pour le suivre sur le boulevard. C’était facile. Le gars ne se méfiait pas et la foule était juste assez dense pour ne pas se faire repérer. Il marchèrent quelques minutes jusqu’au magasin où officiait le petit futé. C’était une minuscule officine où un gros panneau disait « Nous achetons votre or – paiement cash ». On était vendredi et les yeux de l’ex-fumeur se mirent à briller. C’était un signe du destin qui avait décidé de lui faire une fleur après l’avoir plongé dans le malheur. Il s’éloigna à pas lents en direction du square tout en adaptant son plan à la nouvelle donne. Ca faisait maintenant neuf jours qu’il avait arrêté de fumer et il sentait qu’il devait maintenant foncer et cueillir sa chance. Pas le moment de mégoter, se dit il en ricanant intérieurement. Arrivé au square, il constata que les mômes étaient en train de tournicoter autour du kiosque. Il s’approcha et reconnut le gamin qu’il avait taclé la veille. Le môme le vit et tenta de s’esquiver mais il l’avait déjà attrapé fermement par un bras.

– Te sauve pas, petit, je voudrais te proposer quelque chose.
– Me touche pas, vieux con, ou je crie !
– Attends, calme toi. Tu veux gagner un peu d’argent avec tes potes ?

Le mot magique était lâché. Le gamin cessa de se débattre et le fixa droit dans les yeux. C’était gagné. Il regarda autour de lui. Personne ne les regardait. Les parents étaient trop occupés à surveiller leur progéniture pour prêter attention à leur petit groupe.
– Tu vois, hier, quand j’ai vu vos faux flingues, j’ai eu une idée un peu marrante. J’ai un ami qui tient un magasin et je voudrais lui faire une farce.
– Et alors, pourquoi t’as besoin de nous ? Tu peux pas la faire tout seul ta blague foireuse ?

Le gamin était sur ses gardes, bien campé sur ses deux cannes et la petite bande, intriguée par ce vieux bizarre, s’était rapprochée et attendait la suite des événements. Il respira un grand coup avant de balancer le morceau.

– Bon, c’est pour faire semblant de l’attaquer. Mais juste pour déconner et lui foutre une belle trouille. Mais pour ca j’ai besoin de vous et de vos faux pistolets. Ca vous dit ?
– Un faux braquage ! Tu nous prends pour des débiles ?
– Puisque je vous dis que c’est pour déconner. On mettra tous des masques comme ca personne ne vous reconnaîtra. Blanche neige et les sept nains, ca colle au poil.

Les sept gamins se regardèrent, hésitants. Soudain celui qu’il avait harponné et qui semblait le plus déterminé se décida.

– D’accord pour ton truc. Combien tu nous donnes ?
– On verra. Dix euros ca vous va ?
– Par personne ?

Avec ce qu’il allait choper dans le sac Tati, il pouvait bien se montrer généreux.

– OK ! Dix euros par tête de pif.
– Et on fait ca quand ?
– Aujourd’hui en fin d’après midi. Rendez vous ici à quatre heures et demi.

A l’heure dite, il retrouva les gamins et ils se dirigèrent vers la rue Ordener où se trouvait l’échoppe. Il avait eu un mal de chien à persuader un vieux pote de lui prêter un peu de fric mais au final il était arrivé à ses fins et dans un grand sac plastique il avait les huit masques : Blanche-neige et les sept nains. Il les distribua, attribuant d’office celui de Grincheux au chef de la bande.

– Tiens il te va bien au teint… A moins que tu préfères Simplet ?
– T’as vu ta tronche en Blanche-Neige, lui rétorqua le môme en lui mettant en main une des armes factices.

Sans plus attendre, ils se ruèrent dans la boutique, braquant leurs flingues sous le nez du futé au moment où il allait sortir avec son sac plastique bourré de billets à la main. L’adrénaline, il n’y a que ca de vrai, se dit le meneur en arrachant lui arrachant des mains, et le tabac c’est nul à côté. Les gamins retournaient la boutique pour voir s’il y avait quelque chose à griffer et il se marra en les voyant, complètement excités sous leurs masques. Il se tourna vers le propriétaire de la boutique, le mit en joue avec l’arme factice et appuya sur la détente en gueulant : « Tiens, baltringue, de la part de Blanche-neige ».Le recul lui fit lâcher l’arme et il était encore abasourdi par la détonation lorsqu’il vit le type s’affaisser, la moitié du visage emporté. Une seconde détonation accompagnée d’une effroyable douleur dans le genou le ramena sur terre. Le gamin qu’il avait taclé la veille venait de lui tirer une balle dans la rotule.

– Tiens ! C’est pour le croche-pattes d’hier, connard !

Les mômes repartirent en courant et il resta là, tordu de douleur et baignant dans son sang. Au loin il entendait la sirène des flics et juste avant de perdre connaissance, il se dit qu’arrêter de fumer était l’idée la plus conne qu’il avait jamais eu de sa vie.

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Auteur : Riccardo

Quand j'avais quinze ans c'était "peace and love". Quand j'avais vingt ans on gueulait "no future". Maintenant que j'ai passé le cap du demi-siècle cela m'ennuie un peu de constater que nous fonçons droit dans le mur... Après "no future" c'est quoi ?

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